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Denis Robert, héros des temps modernes ?

Julien Truddaïu Julien Truddaïu
20 janvier 2014

Entre deux toiles qui sèchent dans son atelier d’une galerie près de Montmartre, le bouclage financier d’un site d’information en ligne, Denis Robert, d’abord et avant tout journaliste, sort un livre intitulé « Vue imprenable sur la folie du monde » [1]. Rencontre.

Il faut se rafraîchir la mémoire, saturée d’informations instantanées dont la durée de vie avoisine souvent la paire de secondes. Denis Robert est un journaliste de Libération qui, fin 90, démissionne, estimant ne plus pouvoir faire son travail correctement. Il continue ses enquêtes au moyen de livres et de films documentaires. Journal Intime des affaires en cours sera le début d’une longue série. Ce sera aussi le commencement des enquêtes sur une firme au cœur du système bancaire : Clearstream.

Au coeur du système des paradis fiscaux

Le journaliste analyse, prouve, dénonce. Clearstream est une chambre de compensation internationale basée au Luxembourg. Ses clients sont des banques, des institutions financières et quelques sociétés. Il découvre au cours de ses investigations que l’entreprise s’avère être une courroie de transmission importante du système des paradis fiscaux, par le biais de comptes occultes : « Au cœur de l’Europe, une multinationale efface industriellement des transactions entre ses clients ».

Denis Robert devient alors la cible de la firme mais aussi des plus grandes banques d’Europe (dont Fortis). Les procès en diffamation se multiplient (plus de soixante !). Fait rare, ses livres sont censurés, retirés des librairies. En 2009, à bout après huit ans de procédures et de condamnations, il jette l’éponge en annonçant qu’il ne parlera plus jamais de Clearstream.

Il explore alors d’autres disciplines. Il peint, colle, rature sur des toiles [ Voir sa galerie en ligne sur galeriew.com ] qui constitueront pendant de nombreuses années son seul exutoire. Dans le monde de la presse, rares sont les soutiens. Le silence est de mise. L’intimidation procédurale fonctionne. Jusqu’à ce jour de 2011 où la Cour de Cassation française confirme que le travail de Denis Robert était bel et bien sérieux, et relève de l’intérêt général. Par là, elle confirme la véracité des enquêtes. Les livres ressortent. Le journaliste reparle peu à peu. Mais personne ne s’insurge. Les activités de Clearstream continuent. Le système continue. Les paradis fiscaux continuent. Silence.

Comment Denis Robert a-t-il pu résister à autant de pression ? Comme un cosmonaute qui retrouve l’attraction terrestre, le journaliste a eu du mal à écrire un nouveau livre. Un blocage de trois ans. Puis, le trauma passé, il livreVue imprenable sur la folie du monde.

Road-roman en Lorraine

Le journaliste propose un road-roman qui sillonne sa région natale, la Lorraine. « Je n’ai jamais vraiment quitté cette région. Même quand j’avais un boulot du côté de République à Paris. De plus en plus souvent, mon entourage fait pression pour qu’on déménage. Je pourrais habiter Marseille, Paris, Trouville, Saint-Tropez ou Biarritz. Je résiste. Je sais que l’horizon est bouché, qu’on s’emmerde dans ce coin, mais on s’emmerde partout quand on n’a plus de rêves. Et de ce bout de terre bordé par trois frontières, la vue est imprenable sur la folie du monde. »

C’est donc depuis ce bout de terre représentatif des travailleurs de la France d’aujourd’hui, que nous le suivons en compagnie de son fils de huit ans, partant à la rencontre des « petites gens » et des « grandes personnes ». Des élus politiques, des ouvriers mis à la retraite à 45 ans, des confrères courageux, d’autres lâches, des vies cassées par le capitalisme appliqué au quotidien : les portraits se succèdent et ne se ressemblent pas. Mais tous traduisent le malaise d’une société en crise. Décentralisation, promesses politiques, trahisons, fermetures : des schémas vieux de trente ans qui se répètent. Au fil des pages, Denis Robert jongle entre le local et l’international. Il nous présente la vallée de Fensch comme un laboratoire où les histoires vécues sont les mêmes qu’ailleurs, en Belgique, en Italie ou en Espagne.

« La finance est un iceberg »

A partir de ces anecdotes fraîchement recueillies, il contextualise, met en perspective. L’ombre de Clearstream et des paradis fiscaux rôde tout au long des pages. Le journaliste raconte les rendez-vous manqués, l’incompétence des politiques face à la toute puissance de la finance.

« La finance est un iceberg. Cent icebergs. Mille icebergs naviguant en eaux troubles qui foncent et fondent sur nous. Elle dispose d’un back office immense, enfoui, à la face immergée méconnue, où d’étranges mécaniciens bricolent entre eux sans contrôle. Et un front office, où officient des alpagueurs souriants, des guichetiers habiles et des communicants serviles. Tous sont connectés entre eux et payés pour vendre au peuple et aux nations des rêves et crédits. »

Une réflexion sur ce qu’il reste d’espoir

Il ne faudrait pas croire que ce bouquin est une machine à désespérer. Même si le parcours de son auteur, les portraits et situations rencontrés au fil des lignes, sont parfois tristes, et le constat est alarmant. Même si L’avenir devait être le titre du livre et qu’il en a été réduit à celui d’un chapitre. Vue imprenable… est avant tout une réflexion sur ce qu’il reste d’espoir. Il s’agit d’une histoire de transmission. Car, dans ses pérégrinations, Denis Robert emmène son gosse de huit ans à qui il essaie de faire découvrir son coin de pays.

C’est d’ailleurs d’abord à ce gamin, Woody, que l’histoire est adressée. Le présent échappant visiblement aux adultes, Denis Robert transmet pour que d’autres construisent, plus tard, quelque chose de différent.

« Le monde sera plus sauvage. On ira visiter Mars. Le cerveau humain sera l’autre territoire à explorer. La planète se réchauffera. Les ours blancs, les tigres du Bengale, les lynx d’Espagne, les renards de Darwin auront disparu. Les usines aussi. Et les marchands de journaux. Pas les banquiers qui resteront les tauliers du système. Le rapport au temps, au travail, à la foi va changer. J’apprendrai à Woody à se méfier de ceux qui ont trop de certitudes. Je voudrais qu’il garde humour et distance face aux événements qui ne vont pas manquer d’encombrer sa vie. Je voudrais qu’il soit armé pour résister à la connerie ambiante. Je voudrais être toujours là.  »

[1Vue imprenable sur la folie du monde

, 214 pages
, Editions Les Arènes

, octobre 2013.

[2Vue imprenable sur la folie du monde

, 214 pages
, Editions Les Arènes

, octobre 2013.

Source : article publié dans le magazine du CNCD-11.11.11 dlm, Demain le monde, n°23, janvier - février 2014.

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