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Félicien Mbikayi, l’indigné congolais

Jean-François Pollet Jean-François Pollet
16 septembre 2015

Imagine demain le monde - Dans une République démocratique du Congo gangrenée par la misère, la corruption et l’absence d’Etat, Félicien Mbikayi lutte au jour le jour pour faire progresser ce pays « qui marche sur la tête ». Le responsable de la fédération des ONG reste un homme debout. Entre indignation et débrouille.

« Un Congolais sur dix est sous-alimenté, alors que nous bénéficions d’une terre fertile et d’un climat tropical. Les villes sont coupées des campagnes, il n’y a pas de route. Nous devons importer une partie de nos aliments, le maïs vient d’Afrique australe et le riz d’Asie. Ce pays marche sur la tête. » Félicien Mbikayi est un homme en colère.

Secrétaire général du Conseil national des organisations non gouvernementales en développement (CNONGD), soutenu par l’Opération 11.11.11, il dirige la fédération des ONG de la République démocratique du Congo. Une mission essentielle, vitale pour des millions de Congolais. Dans un pays privé d’administration et de services publics, la société civile, autrement dit l’ensemble des initiatives citoyennes, est la dernière structure qui tient encore le pays debout.

« Dans une situation où l’Etat est démissionnaire, poursuit Félicien Mbikayi, les ONG s’attachent à soulager la misère de la population, là où les services publics auraient dû poser les actes nécessaires. Nous appuyons les enseignants, le personnel soignant,
nous aidons les agriculteurs, nous menons des missions de services publics, sans parvenir toutefois à nous substituer à l’administration car nous n’avons pas la force de frappe d’un Etat.
 » L’absence d’Etat, de gouvernance, d’initiative politique fait bondir Félicien. « L’incapacité des ministres à agir pose question. Il n’y a aucun cap, aucune politique, juste des arrangements au coup par coup. Quand un hôpital reçoit du matériel, c’est généralement un don du président. Je me demande pourquoi les hôpitaux dépendent d’un don de la présidence. Kabila aurait-il plus de moyens que l’Etat ? »

Moraliser la vie politique

Félicien Mbikayi a la verve d’un tribun et l’indignation enracinée dans le spectacle quotidien de la pauvreté qui frappe ses compatriotes. « La pauvreté s’accroît chaque jour, on n’a pas besoin des statistiques de la Banque mondiale, cela se voit
à l’oeil nu. Les gens vont puiser l’eau à la rivière, car ils n’ont pas accès à l’eau potable. Ils s’en remettent à la médecine traditionnelle faute de pouvoir consulter un médecin. Beaucoup de familles sont incapables d’envoyer leurs enfants à l’école, car l’école est payante. Seulement 3 à 4 % des travailleurs ont un emploi dans l’économie formelle.
 »

La rareté des emplois pèse même sur les quelques privilégiés qui ont un travail. « Les patrons ont divisé les salaires par deux en disant qu’ils ne retiendraient pas ceux qui veulent partir. Ils savaient que les travailleurs se plieraient à leurs conditions. Maintenant que la guerre est finie [1], le Congo va pouvoir se remettre debout, il a beaucoup de potentialités dans l’agriculture, les mines, le commerce. »

Redresser le Congo ? Félicien avance sa recette : remettre l’Etat en route, lutter contre la corruption des fonctionnaires et les détournements de fonds des élites. En bref : moraliser la vie politique et augmenter les salaires. « Les fonctionnaires touchent à peine 50 à 70 dollars. Louer une maison coûte 40 à 50 dollars, il ne leur reste presque rien pour nourrir leur famille, payer le transport, envoyer les enfants à l’école. La corruption est donc endémique.  »

Félicien Mbikayi, en discussion avec des volontaires 11.11.11 . Félicien Mbikayi, en discussion avec des volontaires 11.11.11 (Crédit : © Patrick Besure )

Augmenter les salaires des fonctionnaires est possible, l’administration dispose des fonds nécessaires, du moins théoriquement. « Le gouvernement dispose d’un budget de 8 milliards de dollars et n’en utilise que 60 %. Notre travail, à nous ONG, c’est de demander pourquoi. On n’a pas su lever l’impôt ? Les fonds ont été détournés ? Nous avons une Cour des comptes. Le Congo dispose de bonnes institutions et de bonnes lois. Mais dans quelles conditions sont placés les gens qui dirigent ces institutions, comment exécutent-ils les lois ?  »

Favoriser l’alternance

Félicien fait partie de cette nouvelle génération de Congolais qui a appris à s’exprimer sans (trop) craindre un retour de bâton. « La société civile dispose d’un espace de parole, se radoucit-il. Elle critique, contrôle, avance des propositions. Sur les questions minières par exemple, nous dialoguons avec le gouvernement et les industriels. Nous avons une certaine indépendance et une certaine liberté pour travailler. Ce n’est plus comme au temps de la dictature de Mobutu. » Les temps ont-ils vraiment changé ? La parole est libérée, mais l’alternance politique semble très hypothétique depuis que le président Kabila multiplie les manoeuvres pour conserver un pouvoir qu’il est censé rendre en 2016. « La population s’oppose vigoureusement à un troisième mandat. Les manifestations de janvier, qui ont mobilisé des milliers de personnes dans les grandes villes du pays, en sont une preuve irréfutable. Kabila utilise tous les prétextes pour retarder les élections : l’argent manque pour leur organisation, on doit faire un recensement de la population. Ces manoeuvres nous préoccupent et nous nous y opposons vigoureusement. L’année prochaine, nous aurons un nouveau président. »

Si l’année prochaine, le Congo élit effectivement un nouveau président, ce sera la première alternance politique démocratique de son histoire. Non, le Congo n’est peut-être pas figé dans le temps.

Tags: Congo (RD)

[1Durant la première guerre du Congo, d’octobre 1996 à mai 1997, Laurent-Désiré Kabila, le père de l’actuel président, a chassé Mobutu du pouvoir. La seconde guerre du Congo, beaucoup plus meurtrière, a débuté en août 1998, lorsque des éléments du Rassemblement congolais pour la démocratie ont tenté de renverser leur ancien allié Laurent-Désiré Kabila. Elle prendra fin en août 2003 avec la mise en place d’un gouvernement de transition. Dans l’Est du pays, à la frontière avec l’Ouganda, le Rwanda et le Burundi, la guerre couve toujours.

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