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« Il y a des armes de tous les côtés », Bujumbura au bord de l’explosion

Stéphanie Triest Stéphanie Triest
15 août 2015

A deux reprises cette semaine, le quartier de Jabe à Bujumbura a été bouclé par la police, lancée dans la chasse aux caches d’armes à travers la capitale. Pendant deux longues journées, que l’on soit travailleur ou une personne malade nécessitant des soins médicaux, impossible de quitter le périmètre. L’opération s’est soldée par 35 arrestations. Une dizaine de personnes aurait été relâchée à ce jour, selon un cadre du FORSC, le Forum pour le renforcement de la société civile, partenaire du CNCD-11.11.11 au Burundi. Il a tenu à nous alerter tout en souhaitant conserver l’anonymat, preuve du climat d’insécurité qui s’accentue chaque jour dans la capitale.

Aujourd’hui, les habitants peuvent à nouveau circuler à et en dehors de Jabe, mais la police reste bien visible et les arrestations se poursuivent. Le but : obtenir des aveux sur la localisation des caches d’armes qui se sont multipliés en ville, « s’il le faut sous la menace de la torture  », selon notre contact. Il y a deux jours, le 13 août, une amie lui relate l’arrestation d’un membre de la Cafob, le Collectif des associations et ONG Féminines du Burundi. « Ils l’ont trainé avec eux toute la nuit, en l’embarquant d’un pickup à un autre. Le matin, ils l’ont libéré au niveau du quartier N°9 de la commune Ngagara. Il y avait avec lui une femme musulmane qui pleurait et un autre monsieur qu’il n’a pas pu identifier. Il ne sait pas ce qu’il est advenu de ces deux personnes.  » Certains profiteraient de la situation pour commettre des vols en tout genre, renforçant l’insécurité de la population.

Bujumbura est-elle au bord de l’insurrection, de la guerre civile ? « Oui, la situation se dégrade, les milices Imbonerakure (ligue de jeunes décrite comme proche du parti présidentiel, le CNDD, ndlr) ont fait la course aux armes. Ils viennent dans les quartiers des opposants, et eux aussi ce sont armés. Il y a des armes de tous côtés, dans la sous-région, c’est très facile de s’en procurer. L’armée est divisée, une partie est soupçonnée d’avoir participé aux coups d’Etat (déjoué, en mai 2015, ndlr) et prend la fuite, avec des armes également. L’imbroglio est total. » Et le risque d’explosion, « une évidence ». « Si rien ne bouge, nous allons vers la guerre civile, c’est une certitude ».

C’est pourquoi, au lendemain de l’élection du président Nkurunziza, au terme d’un scrutin contesté et boycotté par l’opposition, ce représentant de la société civile veut continuer à croire au rôle de la communauté internationale, que ce soit par le biais de la médiation du président ougandais Museveni, du secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-Moon, du président américain Barak Obama ou de l’Union européenne. « Mais il faut faire monter la pression d’un cran ».

Cette semaine, dans un texte commun, les hauts représentants de l’ONU, de l’Union africaine, de l’Union européenne, des Etats-Unis et de la Belgique, ex puissance coloniale, ont appelé au respect des accords d’Arusha. Ils se sont inquiétés de la suppression par l’Assemblée nationale d’une disposition garantissant l’équilibre ethnique au sein du Bureau de la Chambre basse. Conclus en 2000, les accords d’Arusha assurent aux Tutsis une représentation de 40 % au sein de l’armée et dans les hautes institutions de l’Etat contre 60 % pour les Hutus (dont le poids réel est estimé à 85 % de la population pour 15 % de Tustis, ndlr). Cet accord a permis au Burundi de sortir de la longue guerre civile, qui a fait 300 000 morts entre 1993 et 2006.

Cette crise politique réveille-t-elle un clivage ethnique ? « Il y a des Hutus et des Tutsi dans les rangs de l’opposition au troisième mandat, c’est d’abord un clivage politique mais il y a aussi un clivage ethnique. L’armée, par exemple, se divise en deux camps, le camp du CNDD proche de l’ancienne rébellion hutu intégrée dans l’armée. Et un autre clan qui se sent marginalisée, composé des officiers et soldats de l’ancienne armée gouvernementale avant la signature des accords de céccez-le-feu de 2003". Des heurts dont témoigne l’assassinat le 2 août, du général Adolphe Nshimirimana, l’homme fort de la sécurité.

Dans un tel contexte, le rôle du FORSC et d’autres Organisations de la Société Civile est forcément difficile, mais indispensable. « Difficile de travailler, alors que la plupart de nos projets ont été élaborés dans contexte de paix. Mais nous continuons à plaider pour le respect des droits de l’homme et de la Constitution, à nous opposer à toutes résolutions du conflit par la force". Depuis quelques semaines, le FORSC a intégré un projet de monitoring des violations des droits de l’homme avec cinq autres organisations pour relever les infractions aux droits de l’homme avec l’appui des experts de l’Union africaine. « Mais il faut continuer à nous soutenir et accélérer l’assistance pour exiger le respect des droits de l’homme. Au-delà de la compassion et la condamnation des crimes, nous voulons une aide concrète pour les victimes qui ont besoin d’interventions chirurgicales et médicales très onéreuses, par exemple, nécessitant un transfert à l’étranger. »

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