×

La FAO, vitrine des industries de biotechnologie ?

Benjamin Van Cutsem Benjamin Van Cutsem
15 mars 2016

En février dernier, la FAO organisait à Rome un Symposium consacré au rôle des biotechnologies dans l’alimentation. Cet évenement a permis aux multinationales du secteur de faire passer leur message : les cultures génétiquement modifiées sont la solution à la faim et au réchauffement climatique. Paradoxalement, la FAO organisait l’an dernier un autre symposium mais sur l’agro-écologie cette fois-là. Histoire de se donner bonne conscience ? L’institution onusienne devrait montrer plus de clarté dans ses orientations stratégiques.

Rebelote ! En 2010 déjà, à Guadalajara (Mexique), lors de sa Conférence technique internationale sur les biotechnologies agricoles dans les pays en développement, la FAO offrait une tribune ouverte aux entreprises de biotechnologie pour que ces dernières fassent la promotion de leurs productions génétiques artificielles censées éradiquer la faim dans le monde. Six ans plus tard, par son Symposium consacré au rôle des biotechnologies dans les systèmes alimentaires durables et la nutrition [1], la FAO tente à nouveau de présenter les « avantages » des OGM et autres développements technologiques détenus par un conglomérat de multinationales.

Paradoxalement, en 2015, la tenue d’un symposium et de trois réunions régionales consacrés à l’agro-écologie laissait entendre que la FAO reconnaissait sa pertinence dans les politiques de lutte à mener contre la malnutrition et pour le respect du droit à l’alimentation. Mais aujourd’hui tout porte à croire que l’organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture cherchait surtout à se donner bonne conscience.

Un discours qui en cache un autre

Pourtant, par sa note conceptuelle préparatoire au symposium de février 2016, la FAO rappelait son ambition de « protéger et de favoriser les agroécosystèmes locaux et [de] sauvegarder la diversité biologique en faisant reculer les dégâts causés par l’abus d’intrants ou la surexploitation des ressources. [2] » A cette fin, la FAO semble toutefois consacrer les biotechnologies – allant bien au-delà des simples organismes génétiquement modifiés (OGM) – comme remède miracle en les présentant notamment comme « une vaste gamme de techniques susceptibles d’entraîner un accroissement des rendements […] et une amélioration de la productivité des cultures, de l’élevage, de la pêche et de la foresterie [3] ». Ainsi, la FAO permet aux industries et puissantes sociétés multinationales (dont l’intérêt est de promouvoir et de commercialiser à très large échelle les semences issues de leurs recherches) de faire passer leur message selon lequel les cultures génétiquement modifiées sont la solution à la faim et au réchauffement climatique.

Mais prioriser les biotechnologies sur les savoirs et technologies agricoles traditionnels n’est-il pas fondamentalement contradictoire aux enjeux de préservation environnemental ou de sécurité alimentaire ? Nombre d’études et experts le soutiennent : d’une part parce que les biotechnologies prônent l’usage de pesticides et participent à la promotion d’un système alimentaire industriel principal facteur du changement climatique et, d’autre part, parce qu’elles favorisent la culture de plantes destinées aux agro carburants ou à l’alimentation animale aux dépens du droit à l’alimentation des communautés paysannes. Sans compter que «  les transnationales n’ont [que peu] investi […] dans la recherche biotechnologique pour les besoins des paysans les moins solvables ; de façon à amortir au plus vite leurs investissements, il leur fallait d’abord satisfaire les exigences de ceux qui produisent à grande échelle, dans de très vastes exploitations du Nord ou du Sud, sans grande considération pour les inconvénients écologiques et alimentaires […]. [4] »

Biotechnologies, confiscation de la biodiversité et du savoir paysan

Via Campesina et d’autres acteurs du monde paysan rappellent que cette manifestation organisée par la FAO en février 2016 a relégué au second plan les technologies issues de l’agriculture paysanne au profit de celles bénéficiant aux grandes entreprises. A la réflexion, il ne pouvait en être autrement dès lors que, par la volonté même de la FAO, la participation des organisations de la société civile défendant les connaissances traditionnelles agricoles s’est réduite à peau de chagrin.

Par ailleurs, ce symposium tente de donner légitimité aux politiques intensives de brevetage menées par certaines grosses multinationales afin de « s’emparer des semences et [d’] interdire aux paysans de conserver leurs connaissances ancestrales pour développer leurs propres innovations qui commencent par la production collective et les échanges de semences paysannes. [5] » Or l’usage de semences transgéniques brevetées dans l’agriculture des pays en développement appauvrit une biodiversité locale préservée par le savoir paysan et ne permet pas aux petits producteurs locaux de faire face aux changements climatiques puisque «  la résilience des cultures […] dépend avant tout de leur diversité génétique et de leur adaptation locale et non de tel ou tel nouveau gène breveté dans un laboratoire […]. C’est l’ensemble de la biodiversité cultivée disponible qui passe ainsi sous le contrôle d’une poignée de multinationales détentrices des plus gros portefeuilles de brevets. Les paysans et les petits sélectionneurs ne peuvent plus savoir si les semences qu’ils utilisent contiennent ou non des gènes brevetés afin de s’en protéger.  [6] »

Agro-écologie versus biotechnologies

Alors que la FAO aurait pu être un espace de confrontation d’idées entre tenants de l’agro-écologie et ceux des biotechnologies, elle n’entrevoit – sous prétexte de ne plus se contenter des stratégies agricoles habituelles – que l’utilisation de ces dernières pour combattre la malnutrition et la pauvreté, les changements climatiques ou l’appauvrissement des ressources naturelles.
Encore faut-il s’entendre sur la notion même de « stratégies habituelles » ! Car aux yeux des mouvements paysans et des organisations de la société civile, ces « stratégies habituelles » sont plutôt le fait de l’agriculture conventionnelle qui promeut des méthodes d’agriculture intensive entrainant la pollution des sols et des nappes phréatiques, l’appauvrissement des biodiversités locales au profit de monocultures à très large échelle et, in fine, le risque de voir disparaître tant les savoirs paysans que ces derniers eux-mêmes.

Redéfinir de nouvelles priorités

L’urgence alimentaire, tout comme la nécessité de répondre aux défis environnementaux, doit pousser la FAO à plus de clarté dans ses orientations stratégiques. Elle ne peut en effet à certains moments prétendre aux bienfaits de l’agro-écologie pour, quelques mois plus tard, défendre les avantages de biotechnologies dont les pratiques vont à l’encontre même des principes de durabilité et dont les conséquences néfastes humaines, sociales, économiques et de santé sont avérées. Les revendications paysannes ne souffrent d’aucune complexité : la FAO doit « soutenir […] les innovations biologiques paysannes et traditionnelles ainsi que les systèmes semenciers paysans seuls à même d’adapter les cultures aux défis des changements climatiques et de garantir la souveraineté alimentaire des peuples. [7] »

[1Rome, du 15 au 17 février 2016.

[2FAO, Symposium de la FAO. Rôle des biotechnologies agricoles dans les systèmes alimentaires durables et la nutrition (Rome, 15-17 février 2016), note conceptuelle, version du 29 septembre 2015, page 1.

[3FAO, Biotechnologies agricoles : répondre aux besoins et préoccupations des agriculteurs familiaux, http://www.fao.org/news/story/fr/item/383729/icode/

[4Marc Dufumier, Introduction : biotechnologies et développement agricole dans le Tiers Monde, Revue Tiers Monde, n°188, Octobre-Décembre 2006, page 698.

[5Via Campesina, Mouvement Agro écologique en Amérique latine et aux Caraïbes (MAELA) et Alliance Continentales des Femmes Indigènes d’Amérique (ECMIA), L’air de rien, les nouveaux « Organismes vivants modifiés » arrivent à la FAO, Communiqué de presse, 25 février 2016.

[6Guy Kastler, La FAO doit soutenir les sélections paysannes et condamner la confiscation de la biodiversité cultivée par les gènes brevetés, 16 février 2016.

[7Via Campesina, MAELA et ECMIA, idem.

Parlons climat à l’école



Découvrez notre mallette d'outils pédagogiques
]

Lire aussi

Qui ? Benjamin Van Cutsem
Adresse Quai du Commerce, 9 - 1000 Bruxelles
Téléphone +32 250 12 30

Inscrivez-vous à notre Newsletter