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Multi-culture

La « boîte noire » du Blues selon Repac

Julien Truddaïu Julien Truddaïu
24 octobre 2012

Pour qui ne connaît pas encore Nicolas Repac, il faut se remémorer les arrangements du génial opus d’Arthur H, « Adieu Tristesse ». Ce guitariste de formation jazz est un magicien : tout ce qu’il touche ou retouche devient or. Après deux albums de chanson française, deux opus avec la chanteuse malienne Mamani Keita et une grande révérence au jazz dans le majestueux « Swing Swing », Nicolas Repac nous est revenu au début de l’été dernier avec « Black Box », véritable hommage au Blues.

Musique noire héritée des champs de coton, le mot « Blues », nous renseigne Wikipédia, vient du terme « blue devils » pour « idées noires ». « Cette musique résulte de la rencontre, sur le continent nord-américain, des esclaves avec leurs bourreaux. Par une forme de cynisme de l’histoire, leurs cultures se mêlent, les sons européens se frottent à ceux des ethnies africaines, pour engendrer les work songs, puis le Blues  », raconte Repac [1].

Pour retourner aux sources de ces premiers tourments afro-américains, le musicien a eu la bonne idée d’aller chercher la matière vocale de ses morceaux dans les archives d’Alan Lomax. Ce dernier, ethnomusicologue américain, a passé sa vie à collecter auprès d’anonymes chantant et jouant, des musiques folkloriques de leur quotidien. Ces trésors sonores sont désormais classés, répertoriés par la fondation Lomax qui les rend accessibles à tous via son site web [2].

J’adopte un processus rétro-futuriste, qui part de sources sonores du passé, pour inventer un big band actuel

Dans la « boîte noire » de l’avion musical de Repac, se croisent donc les voix d’inconnus du début du XXe et les samples des boîtes à rythme du XXIe. Des photos en noir et blanc effleurées ça et là de petites touches de couleurs. Le grand talent du musicien est de ne jamais trahir l’âme des voix et complaintes revisitées : « J’adopte un processus rétro-futuriste, qui part de sources sonores du passé, pour inventer un big band actuel : un travail à 1000 lieues des productions néoconservatrices qui se contentent de rejouer intacts des vestiges ».

Nicolas Repac . Nicolas Repac

C’est ainsi qu’au cours de ce voyage sonore, les guitares actuelles croisent les routes de prisonniers du Mississipi (« Chain gang Blues ») ou d’une maman qui berce son enfant au mouvement du rocking-chair (« Delta Lullaby »). On ne s’arrête pas là. Le Blues de Repac repasse par l’Afrique en convoquant derrière son micro Bonga et Cheik Lo (« Fuerza del Sentimiento » et « Pulaar »). On s’éloigne de l’Afrique en s’envolant vers les Balkans où une chanteuse aveugle serbe se glisse entre les notes pour livrer un des plus beaux morceaux de l’album (« Slepa Ljubav »). Entretemps, John Lee Hooker veille (« 335 Time »). Emmené par Arthur H en Haïti, Nicolas Repac rencontre Ti Coca et Wooly Saint Louis Jean, et termine son périple musical sur l’île avec quelques titres en créole.

L’une des forces de « Black Box » est que cet album parlera tant aux néophytes qu’aux amateurs de Blues. Peut-être parce que les émotions qu’il contient sont l’essence même de cette musique, parfois perçue à tort comme désuète. Dans la « boîte noire », on croit entendre chuchoter la grande figure du Blues, Muddy Waters : « Je n’avais jamais entendu ma voix. J’avais l’habitude de chanter comme je le sentais, parce que c’est comme ça qu’on a toujours chanté dans le Mississippi. Je me suis vraiment entendu pour la première fois quand Monsieur Lomax a fait tourner le disque, j’ai pensé : pour sûr, ce garçon sait chanter le Blues… Et j’ai été surpris car je ne savais pas que je chantais comme ça. »

A (ré)écouter : « Swing Swing » (No Format, 2004). A découvrir : « Black Box » (No Format, 2012) et « L’Or Noir » avec Arthur H (Naïve, 2012).

Tags: Multiculture

[1Les citations de Nicolas ! sont extraites d’une interview pour www.rfimusique.com

Source : article publié dans dlm-demain le monde, n°16, novembre-décembre 2012.

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