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La dette contre le développement

Stephane Compère Stephane Compère
3 septembre 2010

Aider les sociétés civiles du Sud à s’organiser pour qu’elles déterminent elles-mêmes leurs propres priorités de développement et portent leur voix au sein des différentes instances de pouvoir, c’est un des objectifs de l’Opération 11.11.11. Ce mois-ci, zoom sur une problématique, la dette du dit Tiers Monde, et un réseau d’associations, Latindadd.

Le 4 novembre prochain, pour la quarante-quatrième fois, des milliers de bénévoles descendront dans la rue pour la récolte de fonds annuelle 11.11.11. Objectif : financer des projets de développement en Asie, Afrique et Amérique latine. Ces projets s’inscrivent dans le cadre de deux programmes. Le programme « partenaire » et le programme « citoyenneté et démocratie ». Ce dernier vise le renforcement des capacités de la société civile du Sud par le biais de coordinations d’associations. Sa philosophie part du postulat que la démocratie fait partie intégrante du processus de développement et que la construction de contre-pouvoirs citoyens coordonnés et suffisamment représentatifs représente le ciment indispensable à la mise en œuvre de politiques de développement reflétant les attentes des populations locales.

En mai dernier, nous avions présenté le combat mené par la Lifded, un organisation de femmes de Kinshasa contre les violences sexuelles. Ce mois-ci, changement de combat et changement de continent. Nous sommes partis à la rencontre de partenaires latino-américains : Latindadd, le Réseau latino-américain sur la dette, le développement et les droits.

La crise de la dette

L’État est un acteur central pour conduire le développement d’un pays. Si ses finances sont mises à mal, c’est en général la population qui paie les pots cassés. Aujourd’hui, en Europe, on nous annonce des plans d’austérité aux lourdes conséquences sociales comme seul horizon. Tout cela pour rééquilibrer un trésor public saigné par les plans de sauvetage des institutions financières et bancaires qui ont joué aux apprenties sorcières.

20% de la population la plus pauvre détient à peine 3,5% de la richesse

L’endettement public est une réalité que les pays d’Amérique latine ne connaissent que trop bien. «  Trente ans ont passé depuis la banqueroute de la plupart des économies d’Amérique latine à cause de la crise de la dette », explique Carlos Bedoya, chercheur à Latindadd. « Durant toutes ces années, le budget destiné à garantir les droits de la population a été réduit ». En effet, l’Amérique latine des années 80 et 90 a vu son taux d’endettement exploser. Si ces dettes sont considérées à bien des égards comme illégitimes du fait qu’elles furent contractées par des dictatures, leur gestion aussi les a rendu illégitimes. Pour Carlos Bedoya, « après tant d’efforts pour les payer, la population n’a pas récupéré son pouvoir d’achat antérieur ». Pire, déplore-t-il, la concentration de la richesse s’est accentuée. « 20% de la population la plus pauvre détient à peine 3,5% de la richesse alors que les 20% les plus riches s’accaparent 56,9% ».

La dette : un problème résolu ?

Au passage des années 2000 et de la revalorisation des matières premières, certains pays débiteurs latino-américains ont entamé un remboursement de leurs dettes grâce aux devises issues de l’exportation de leurs richesses naturelles et ont retrouvé ainsi une autonomie relative de décision face aux institutions financières internationales. De là à dire, comme de nombreux économistes, que la dette est un problème du passé, il y a un pas que ne franchit pas Carlos Bedoya : «  Tourner la page de la dette dans nos pays avec la même facilité que l’on tourne celle d’un livre de macroéconomie est une insulte aux peuples latino-américains qui ont dû et doivent supporter jusqu’à aujourd’hui la réduction de leur sécurité sociale, des salaires de misère et une très faible qualité des services publics comme la santé et l’éducation, à cause des faibles budgets alloués. »

Une autre architecture financière

Pour engager les Etats et les institutions publiques vers un nouveau modèle de développement plus juste et la construction d’une architecture financière alternative, certaines organisations de la société civile d’Amérique latine se sont regroupées en réseaux. Latindadd est un de ceux-là. Composé de 17 organisations non gouvernementales (ONG) présentes dans 9 pays d’Amérique latine (Argentine, Bolivie, Brésil, Colombie, Équateur, Honduras, Nicaragua, Pérou et Uruguay), Latindadd est actif depuis 10 ans et travaille principalement à l’établissement d’une économie au service des populations sur base du respect des droits économiques, sociaux et culturels.

Le réseau s’est donné comme objectif de réaliser un contrôle constant des politiques financières et de donner des réponses à la crise par des propositions de développements alternatifs solidaires et soutenables. Concrètement cela se traduit par l’élaboration d’information (articles, publications, sites web,…) ; le suivi des politiques de financement, de gestion de la dette, de souveraineté des pays ; l’élaboration commune de propositions sur ces thématiques. Ces propositions sont alors portées vers les gouvernements latino-américains et les institutions internationales et discutés au sein d’autres réseaux citoyens, notamment lors des forums sociaux. De réelles avancées ont vu le jour, notamment avec la création d’une Banque du Sud et la mise en œuvre de processus d’intégration régionale, autant d’alternatives portées en son temps par Latindadd.

Parallèlement, le CNCD-11.11.11 mène avec ses organisations membres de nombreuses interpellations envers les décideurs belges et européens en faveur d’une plus grande régulation du monde financier. L’Opération 11.11.11 - la récolte de fonds -, permet ainsi que des acteurs du Sud puissent eux-mêmes déterminer leurs propres priorités de développement et les traduire en termes de revendications politiques communes. Une complémentarité Nord-Sud plus que nécessaire dans un monde de plus en plus interdépendant.

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