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La longue marche des étudiants chiliens

François Reman François Reman
20 février 2013

Avril 2011, Sebastián Piñera vient de fêter son premier anniversaire comme président de la République. La droite a retrouvé le pouvoir un an plus tôt après vingt ans de gouvernements de centre-gauche. La croissance économique flirte avec les 5% et le pays se remet de la folle épopée des 33 mineurs prisonniers à 600 mètres sous terre pendant 69 jours. Malgré quelques manifestations contre un projet de barrage en Patagonie, le Chili semble bien loin de l’agitation sociale des autres pays de la région et confirme selon certains observateurs son statut de bon élève de l’Amérique latine. Rien ne semble donc pouvoir contrarier la présidence de l’homme d’affaires d’autant plus que l’opposition de centre-gauche peine à se réorganiser après la défaite de son candidat aux élections présidentielles.

Et puis, de manière imprévisible et en quelques semaines, un mouvement étudiant d’une ampleur inédite depuis le retour de la démocratie va venir contrarier l’agenda politique de La Moneda [le palais présidentiel]. Des dizaines de milliers de jeunes vont en effet défiler pendant plusieurs semaines le long de l’Alameda, la grande avenue de la capitale Santiago. Les universités sont paralysées, les écoles publiques occupées jours et nuits. Le mouvement grandit de jour en jour. Dans la rue, les manifestations sont colorées, joyeuses, enivrantes aussi. Piñera, Bachelet [présidente socialiste de 2006 à 2010] et Pinochet se retrouvent caricaturés à l’extrême. Le mot d’ordre : un enseignement gratuit, de qualité et la fin du business des universités privées. Quand les élèves du secondaire mènent le cortège, le ton est plus martial. Uniforme bleu et blanc, chaussures en cuir. Ils ont 16, 17, 18 ans et tiennent à rappeler que ce sont eux, les « pingouins » - leur surnom à cause de leur uniforme -, qui dès 2006 avaient porté les premières revendications.

La coupole dirigeante abat un travail de mobilisation et de sensibilisation exceptionnel. Camila Vallejo - qui fera bientôt la une de la presse internationale - et Gorgio Jackson soudent les troupes et réfutent habilement la rhétorique gouvernementale qui propose d’augmenter bourses et crédits. Les étudiants exigent eux des changements et une refonte complète de l’enseignement. 85% de la population les soutient.

Le mot d’ordre : un enseignement gratuit, de qualité et la fin du profit généré par les universités privées

Réunis au sein de la Confech (Confédération des étudiants du Chili), les étudiants adoptent un mode de gestion participatif et transversal. On parle même d’assemblées populaires, de réforme fiscale et d’une nouvelle constitution qui remplacerait celle de l’ère Pinochet, toujours en vigueur. Désemparé, le gouvernement est à la peine d’autant plus qu’il n’a nullement l’intention de modifier un modèle éducatif mercantile qu’il défend idéologiquement. Par contre, la criminalisation du mouvement devient plus forte. Suréquipés, les carabiñeros n’hésitent pas à faire usage de manière disproportionnée de gaz lacrymogène. Les coups de matraques pleuvent autant que les condamnations de l’Institut national des droits de l’Homme. Malgré cela, le mouvement continue sur sa lancée tout au long de l’année 2011.

L’éruption de ce mouvement social survient 20 ans après le retour de la démocratie. Trop tard pour modifier un modèle néolibéral salué dans tous les cénacles internationaux ? Rien n’est moins sûr car les étudiants ont enfin permis de vaincre les traumatismes et fantasmes enfuis au cœur d’une grande partie de la société chilienne. L’avenir du Chili ne pourra se dessiner sans eux.

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  • Mise en ligne : 20-02-13
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Source : dossier publié dans dlm | Demain le monde, n°17, janvier-février 2013.

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