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Trois femmes, une cause

Nicaragua les révoltées de managua

Jean-François Pollet Jean-François Pollet
10 décembre 2018

Imagine demain le monde - Madelaine Caracas, Yerling Aguilera et Jessica Cisneros, trois jeunes nicaraguayennes parcourent l’Europe pour dénoncer la répression brutale qui frappe les opposants au président Daniel ortega, ex-révolutionnaire, devenu dictateur inflexible qui s’accroche au pouvoir malgré le soulèvement de la rue. Rencontre avec trois jeunes femmes en révolte.
Cet entretien a été réalisé durant l’été 2018.

« La répression est extrêmement brutale au Nicaragua. Dans toutes les villes, la police tire sur les manifestants tandis que des milices à la solde du pouvoir patrouillent en camionnette et attaquent les piquets de grève », dénonce d’emblée Madelaine Caracas, étudiante en communication à l’Université centre-américaine de Managua.

A vingt ans, la porte-parole de la Coordination universitaire pour la démocratie et la justice a décidé de parcourir l’Europe durant tout l’été avec deux autres militantes. Elles veulent dénoncer les violences qui déchirent le Nicaragua, petit pays d’Amérique centrale de 6,2 millions d’habitants dirigé d’une main de fer par Daniel Ortega.

La Coordination s’est rassemblée le 21 mai dernier à Copenhague, au Danemark, à l’initiative de la diaspora nicaraguayenne, avant de se rendre en Suède, en Belgique, en France, en Allemagne et de rejoindre l’Espagne, sans suivre un calendrier préétabli.

« Nous ne précisons ni nos dates de déplacements ni celle de notre retour, reprend la jeune femme, par crainte de représailles une fois arrivées au pays. » Madelaine Caracas fait partie d’un groupe de treize personnes nommément citées dans un rapport de la Commission interaméricaine des droits humains (CIDH) pour être particulièrement menacées par les forces de l’ordre nicaraguayennes. «  J’ai reçu de nombreuses menaces de mort et de viol. Depuis le début du soulèvement en avril, je ne rentre plus chez moi, de peur d’être repérée. Avant d’être exfiltrée vers l’Europe, je vivais cachée chez des amis. »

Son pays, le Nicaragua, s’est embrasé le 18 avril suite à l’annonce d’une réforme des retraites et d’une augmentation des cotisations. Après une première manifestation durement réprimée à Managua (la capitale), la colère a gagné toutes les villes du pays et toutes les couches de la population. « Dès le premier jour, reprend la jeune femme, la police a tiré avec des balles en caoutchouc en visant délibérément la gorge et la tête. Neuf personnes ont perdu un œil, trois la vie. Il y avait une volonté de tuer. A présent, la colère est devenue collective, elle rassemble des étudiants, des travailleurs, des mouvements de femmes, des paysans. »

De son côté, Yerling Aguilera, vingt-six ans, sociologue, activiste et professeure à l’Upoli, l’Université polytechnique où est né le soulèvement des étudiants, souligne que ces nombreux manifestants ne dénoncent pas seulement les politiques antisociales du gouvernement, mais également l’incurie de celui-ci dans la gestion des ressources naturelles du pays. « Les premières manifestations ont éclaté peu après le gigantesque incendie qui a ravagé durant quatre jours la forêt de Bozawas au centre du pays. Face à ce désastre, le gouvernement est resté d’une passivité incompréhensible, il a même refusé l’aide du Costa Rica qui proposait d’envoyer ses pompiers, il a laissé ce trésor national disparaître en fumée. »

« La révolution sandiniste avait proclamé le droit à l’accès à la terre. Ce droit n’existe plus dans le Nicaragua d’Ortega »

La réserve Mayangna-Bosawas fait figure de petite Amazonie plantée au cœur de l’isthme centre américain. Grande comme les deux tiers de la Belgique, classée comme « réserve de biosphère » depuis 1997, la forêt recèle 200 espèces d’animaux et 270 espèces de plantes, soit un septième des variétés tropicales connues. Ce trésor écologique, exploité en toute illégalité par les négociants en bois tropical et les industries minières, attire également depuis peu les petits paysans chassés de leurs terres par les changements climatiques ou la spéculation foncière.

« Sur les bonnes terres de la côte Caraïbe, reprend la sociologue, l’extension des monocultures pousse les paysans vers l’intérieur du pays. De l’autre côté, face au Pacifique, les sols souffrent des changements climatiques qui contraignent les paysans à mettre en culture les terres des indigènes de Bozawas, engendrant là les tensions que l’on imagine. Les conflits fonciers récurrents au Nicaragua opposent les personnes les plus pauvres du pays. » Exploitée de toute part, la réserve est menacée de disparition complète en l’espace d’une génération. L’Agence allemande de coopération internationale pour le développement (GIZ) estime que le parc a perdu le quart de sa superficie depuis 1987 tandis que 42000 hectares supplémentaires de forêts continuent de disparaître chaque année. « La révolution sandiniste avait pro- clamé le droit à l’accès à la terre, reprend la jeune professeure. Ce droit n’existe plus dans le Nicaragua d’Ortega. On voit que les terres se concentrent entre quelques mains, poussant les pauvres à mettre les réserves naturelles en exploitation. »

Par ailleurs, les manifestants dénoncent également les dérives autoritaires de Daniel Ortega, septante-deux ans, ancien leader de la révolution sandiniste qui a mis fin, en 1979, à la dictature de la famille Somoza, avant de prendre le pouvoir de 1979 à 1990, et de revenir à la magistrature suprême en 2007. « Depuis onze ans, Ortega met en place une politique capitaliste néolibérale, très éloignée des principes révolutionnaires des origines. Le sandinisme a disparu dans l’ ’ortégisme’, qui se distingue par un régime autoritaire et des pouvoirs très concentrés puisque la vice-présidence est détenue par la femme d’Ortega. Le dictateur se félicite d’avoir été réélu triomphalement en 2016, alors que peu d’électeurs sont allés voter. La capture de l’idéologie sandiniste par Ortega produit ce mal-être qui s’exprime aujourd’hui dans la rue », dénonce Yerling Aguilera.

Pressé par les mouvements sociaux, le gouvernement a accepté en mai d’accueillir une délégation de la Commission interaméricaine des Droits humains (CIDH). Arrivée au Nicaragua le 17 mai, la délégation communiquait quatre jours plus tard que selon ses estimations, la répression des mouvements sociaux avait fait 76 morts, 868 blessés et conduit 438 personnes en détention arbitraire. Les chiffres ont depuis dramatiquement explosé.

Le 30 mai, jour de la fête des Mères, des centaines de milliers de personnes défilaient dans tout le pays en hommage aux mères des manifestants tués. Des groupes de choc se sont déchaînés avec une violence inouïe contre ces marcheurs, provoquant la mort de 18 manifestants et en blessant 200 autres. « Aux yeux du gouvernement, reprend Madelaine Caracas d’un ton où perce l’amertume, les jeunes sont une menace à éliminer. Ceux qui ont été assassinés sont issus pour la plupart de familles pauvres qui ont accès aux études, car celles-ci sont gratuites.  »

« Aux yeux du gouvernement, les jeunes constituent une menace à éliminer »

Face au chaos qui gagne le pays, l’Eglise catholique appelle Daniel Ortega, dont le troisième mandat consécutif se termine en janvier 2022, à convoquer des élections anticipées dès mars prochain. Une proposition que celui-ci balaie en la qualifiant de « tentative de coup d’Etat soutenue par les Etats-Unis ». « Les gens meurent durant les manifestations, peste Jessica Cisneros, vingt-cinq ans, troisième membre de la caravane et fondatrice du Mouvement civique des jeunesses qui travaille dans un quartier populaire de Managua. Il est prouvé que des tortures et des exécutions extrajudiciaires ont été pratiquées. Face à ça, on a un président complètement déboussolé qui ne veut rien entendre et continue de parler en dépit du bon sens de paix et d’amour. »

A la mi-juillet, la répression d’Etat avait fait au moins 264 morts et deux mille blessés selon la Commission interaméricaine des droits de l’homme (CIDH), alors que la mobilisation populaire ne faiblissait pas. « Il faut maintenir la pression internationale, insiste Yerling Aguilera, pour contraindre le gouvernement à entendre les doléances des manifestants. C’est pour cette raison précise que nous faisons le tour de l’Europe.  » L’Union européenne a condamné la répression. Mais seuls les Etats-Unis ont annoncé des sanctions diplomatiques concrètes contre des responsables de la police de certaines municipalités qui se sont montrés par- ticulièrement brutaux envers les mouvements sociaux.

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