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Combat(s) de là-bas

Philippines. Yennah Torres, une médiatrice dans l’archipel

Jean-François Pollet Jean-François Pollet
8 janvier 2019

Imagine demain le monde - Au sud des Philippines, Yennah Torres se mobilise pour restaurer la paix entre les communautés, lutter contre la corruption endémique et favoriser le développement des plus pauvres.

A Mindanao, une île du sud des Philippines vaste comme trois fois la Belgique, cohabitent trois confessions antagonistes : les animistes lumads, descendants des populations indigènes (deux millions de personnes), les musulmans moros (quatre millions), et une grande majorité de chrétiens (treize millions). « Chaque communauté vit sur les territoires qui lui sont traditionnellement affectés sans trop se mélanger aux autres, raconte Yennah Torres, directrice de Tripod, une organisation spécialisée dans le conseil aux communautés. Il n’y a que dans les villes que les confessions se mélangent. Et plus la ville est grande, plus la mixité est forte.  »

Mindanao a été peuplée par vagues successives de migrations. Les Lumads, représentants du peuple originaire, ont été rejoints au 13e siècle par des musulmans venus de la proche Indonésie. Trois siècles plus tard, des Espagnols chrétiens ont débarqué à leur tour pour conquérir de vastes territoires. « Chacun entretient une vision conflictuelle des autres. Les communautés indigènes sont maintenues à la marge, faute d’éducation. Les musulmans doivent affronter les perpétuels soupçons de sympathie pour le terrorisme et les guérillas armées. Quant aux chrétiens, on leur reproche de monopoliser les leviers du pouvoir au détriment des autres. Le ressentiment est parfois très fort. Ainsi, j’ai déjà vu des femmes faire de grands détours pour aller puiser de l’eau juste pour éviter de traverser le village d’une autre communauté. Même les échanges commerciaux sont compliqués. Des paysans moros, par exemple, sont réticents à l’idée de vendre leur surplus à des chrétiens. »

L’organisation de Yennah Torres, Tripod, est basée à Cotabato city, une ville de 300 000 habitants, à l’ouest de l’île. La structure accueille au sein de son conseil d’administration des représentants de toutes les confessions.
Dans le contexte très tendu de cette région, Tripod endosse la délicate tâche de jeter des ponts entre les communautés et d’encourager une agriculture durable. « Car les deux vont de pair, insiste sa directrice. Nous nous rendons d’abord utiles sur des questions très concrètes, ensuite nous tentons de réconcilier les confessions entre elles. »

L’association n’intervient qu’à la demande des parties confrontées à un conflit interne. « Nous sommes souvent appelés pour remédier à des divergences de vues sur l’usage des ressources : la terre, la forêt ou la mer. Certains veulent vendre, d’autres veulent exploiter de manière intensive, d’autres encore veulent plutôt préserver le patrimoine. Nous ouvrons alors des espaces de dialogue à l’intérieur des communautés pour dégager des solutions qui conviennent à tous.  »

Profitant de ces moments de médiation, l’équipe de Tripod évoque les particularités culturelles et sociales des autres confessions « Lorsqu’une communauté a retrouvé sa cohérence autour d’un projet commun, elle peut plus facilement entendre les points de vue des autres. C’est pour nous l’occasion de déconstruire les idées fausses, de réconcilier les communautés et de les amener à se parler pour gérer durablement leur espace et leur pa- trimoine, forêt ou pêcheries. »

Corruption endémique

En 2010, alors qu’elle était en mission auprès d’une communauté de Lumads, Yennah Torres est devenue, presque malgré elle, une des figures de proue de la lutte anti-corruption dans cet archipel des Philippines miné par une corruption endémique et classé par l’ONG Transparency International à la 129e place sur une échelle de 176 pays.

A l’époque, le chef coutumier des Teduvans et Lambarzians, une communauté indigène locale, s’inquiétait de ne pas voir arriver les fonds promis par le parlement de Manille, la capitale. Il a alors fait appel à Yennah pour qu’elle débloque les fonds.

« Après avoir enquêté, nous avons compris que l’argent avait été détourné, explique la militante. Nous n’avons accusé personne, nous avons juste prouvé que ces fonds devaient être remis aux Teduvans et Lambarzians. »

Se sentant visé par la démarche, le gouverneur a alors porté plainte devant un tribunal de Manille, à près de mille kilomètres de là. «  Le tribunal, qui n’avait pas nos adresses, ne nous a envoyé aucune convocation. En 2014, il nous a condamnés à six mois de prison. »

Les deux militants font appel et s’acquittent de la caution afin de rester en liberté. Pour Yennah commence alors une période difficile.

Menacée et intimidée par des miliciens à la solde du gouverneur, elle doit se cloîtrer chez elle. Ses rares sorties se font sous l’escorte civile de militants pour la paix. Elle prendra cependant le temps de peaufiner son dossier. Et, en 2017, lorsqu’elle se présente avec le chef coutumier devant la Cour d’appel, c’est avec des preuves irréfutables de détournement de fonds.

Cette fois, la justice donnera raison aux militants : ils seront acquittés et l’affectation des fonds destinés à la communauté locale devra être justifiée par le pouvoir en place. « Notre procès a fait jurisprudence, souligne-t-elle fièrement. La justice autorise désormais les communautés indigènes à demander des comptes sur les fonds qui leur sont destinés. »

Une répression brutale et aveugle

Il y a deux ans, le président populiste Rodrigo Duterte, élu sur sa promesse de faire baisser la criminalité aux Philippines, lançait ce qu’il a appelé sa « guerre contre la drogue ». Cette politique qui devait réduire l’insécurité sur l’archipel s’est traduite par une répression brutale et aveugle qui a déjà tué 12 000 personnes, souvent abattues sommairement en pleine rue.

« Parmi ces morts figurent plusieurs militants des droits de l’homme, discrètement liquidés, dénonce aujourd’hui Yennah Torres. De nombreuses milices antidrogues sont en réalité des armées privées tenues par des cartels financiers. En ville, ces hommes armés intimident les activistes. Dans les campagnes, ils molestent les chefs de tribu sur leurs propres terres, au motif qu’ils ne disposent pas de titre de propriété. Les grands propriétaires fonciers profitent de la confusion pour chasser les gens de chez eux et pour installer des mines ou exploiter la forêt. »

A Mindanao, cette prétendue guerre contre la drogue a, de plus, relancé une violence que l’on croyait disparue depuis quatre ans, avec la dissolution du Front Moro islamique de Libération, une guérilla active depuis les années 60.

« L’accord du gouvernement avec le Front Moro s’est traduit par un partage du territoire, nuance la militante, entre les dirigeants Moros et les riches chrétiens qui peuvent désormais les mettre en exploitation. En pratique, des mines ou des plantations de palmiers à huile sont installées d’autorité sur les terres ancestrales des communautés. La spoliation des terres traditionnelles, c’est la seule vision du développement que le gouvernement nous propose. »

Malgré ces coups du sort, la militante reste convaincue que la paix est possible. « Notre île est riche de son climat et de son sous- sol, dit-elle. Les deux guérillas les plus structurées, Moros et communistes, ont renoncé à la lutte armée. Je sens que les confessions sont prêtes à se rapprocher les unes des autres. J’entends beaucoup de responsables communautaires affirmer vouloir s’investir pour la paix. Selon moi, les bons jours sont à venir...  »

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