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Pour un printemps décolonial

Eric Walravens Eric Walravens
11 mars 2017

Politique - En France comme en Belgique, l’histoire coloniale officielle reste en friche, cinquante ans après les indépendances. Malgré quelques avancées mémorielles, François Hollande n’a pas dressé l’inventaire promis de l’héritage colonial, et moins encore de la Françafrique qui lui a succédé. La « repentance » reste bannie du lexique politique hexagonal. En Belgique, où la profondeur de l’impensé colonial est tout aussi abyssale, une proposition de loi ouvre de nouvelles perspectives. Pour une génération de jeunes mal assis sur leur double identité, il y a urgence.

Le dernier été du quinquennat de François Hollande, ouvert sur la tuerie du 14 juillet à Nice, se sera terminé sur de longues semaines de fâcherie autour d’un bout de vêtement révélateur des fractures identitaires françaises. A l’ombre du burkini, une autre polémique a plus discrètement défrayé la chronique : un « camp d’été décolonial » a donné du grain à moudre aux commentateurs. A ne considérer que l’écume charriée sur les réseaux sociaux, on n’en aurait retenu qu’une polémique : l’interdiction faite aux journalistes « non racisés » d’assister aux débats. Ce choix controversé, assumé par les organisatrices, masquerait presque l’enjeu de cette réunion : la volonté de jeunes femmes de couleur en France d’inscrire leur combat contre le racisme dans une dimension d’« émancipation décoloniale ». Qu’est-ce à dire ? Fidèles à leur ligne radicale, les organisatrices n’ont pas répondu à nos sollicitations, pas plus que d’autres participantes, peu désireuses de prendre langue avec un journaliste, blanc et mâle de surcroît. Irrespectueuses des codes médiatiques, ces activistes d’un nouveau genre prêtent aisément le flanc aux accusations de communautarisme. On aurait tort, pourtant, de tourner sans plus y réfléchir la page des éditos réprobateurs [1]. Car la colère qui nourrit cette nouvelle radicalité décoloniale est le symptôme d’un mal plus profond dans la jeunesse issue de la diaspora africaine.

« La révolte monte sur le terrain », affirme Kalvin Soiresse. Ce professeur de sciences sociales, passé de la lutte antiraciste au collectif belge Mémoire coloniale, en est convaincu : le rapport irréconcilié à l’histoire est une source de souffrance pour des jeunes déjà victimes de la discrimination. « Pour l’instant, cette révolte n’a pas encore explosé, et elle est cantonnée à l’intérieur de la communauté. Mais qu’est-ce qu’elle donnera dans dix ans ? » [2]

La marmite ne bout pas qu’en Europe. En Afrique aussi, l’impensé colonial alimente la frustration identitaire de la jeunesse, même quand celle-ci ne connait pas sa propre histoire. Au Cameroun, « les jeunes ne savent pas ce qui s’est passé autrefois. Mais ils détestent les Français. Ils ne savent pas pourquoi, mais ils les détestent », observe un responsable de la société civile [3]. « Ce qui s’est passé » dans les années 1950 et 1960 (soit avant et après l’indépendance du pays), c’est la répression ultra-violente du mouvement de libération nationale UPC, et notamment l’assassinat de son secrétaire-général Ruben Um Nyobè, avec le soutien de la France. Un soutien jusqu’à présent peu documenté et ignoré par l’histoire officielle, au point que François Fillon, Premier ministre en visite à Yaoundé, pouvait en 2009 encore tout nier en bloc : « Je dénie absolument que des forces françaises aient participé, en quoi que ce soit, à des assassinats au Cameroun. Tout cela, c’est de la pure invention ».

Les travaux historiques récents laissent pourtant peu de doutes sur les dizaines de milliers de victimes tombées dans cette guerre oubliée, ni sur la bestialité de la répression orchestrée avec le concours des spécialistes français de l’action contre-subversive [4].

Flux et reflux mémoriel

Le quinquennat qui s’achève aura vu François Hollande amorcer une timide reconnaissance. En 2015, le Président de la République a évoqué, pour la première fois, « des épisodes extrêmement tourmentés et tragiques  » au Cameroun et promis d’ouvrir les archives.

Ce geste s’inscrit dans une politique mémorielle qui, si elle est soucieuse d’éviter toute « repentance », en appelle volontiers à la « lucidité » [5]. En équilibre précaire sur cette ligne de crête, François Hollande a aussi reconnu le massacre de tirailleurs sénégalais à Thiaroye en 1944, ainsi que la répression sanglante de manifestants indépendantistes algériens à Paris le 17 octobre 1961. Ces progrès, critiqués à droite, restent microscopiques à l’échelle de l’Empire colonial français et de la Françafrique, son avatar postcolonial, avec sa longue tradition d’interventions directes dans les affaires des Etats, d’assassinats d’opposants et d’accords militaires secrets.

En cette veille d’élection, la classe politique française ne semble pourtant pas prête à aller plus loin. Face à une gauche silencieuse, la droite semble bien déterminée à rétablir l’honneur de la France. François Fillon, encore lui, se pose en champion du déni. Il appelle à « revoir l’enseignement de l’histoire à l’école primaire afin que les maîtres ne soient plus obligés d’apprendre aux enfants à comprendre que le passé est source d’interrogations  ». Alors que « les enfants chinois apprennent par cœur la liste des dynasties qui ont régné sur leur pays durant trois mille ans  », il est inadmissible, à ses yeux, que les jeunes têtes de France, blondes forcément, apprennent à « avoir honte » de leur récit national. Visiblement peu doué pour l’histoire coloniale, M. Fillon serait bien inspiré de maîtriser au moins l’histoire récente : en 2005, une tentative de réhabiliter par l’école le passé colonial de la France a suscité une telle levée de boucliers en Afrique que Jacques Chirac avait dû faire annuler cette « connerie », de son propre aveu, par le Conseil constitutionnel [6].

« Pourquoi », interroge l’historien Achille Mbembe, « en ce siècle d’unification du monde sous l’emprise de la globalisation des marchés financiers, des flux culturels et du brassage des populations, la France s’obstine-t-elle à ne pas penser de manière critique la postcolonie, c’est-à-dire, en dernière analyse, l’histoire de sa présence au monde et l’histoire du monde en son sein ? » Du monde en son sein, car aujourd’hui, « la plantation et la colonie se sont déplacées et ont planté leur tente ici même, hors les murs de la Cité (en banlieue », un déplacement qui « complique, plus que par le passé, la définition des limites du dedans et du dehors et provoque une remise en question des critères d’appartenance » [7]. De la colonie à la banlieue, il n’y a qu’un pas.

Place Lumumba

A Bruxelles, Kalvin Soiresse part chaque weekend sur les traces du passé colonial belge, à l’occasion de visites groupées. Il entraîne son public dans les rues aux noms de colonisateurs, devant le monument qui les honore, au cœur de l’ancienne administration coloniale et jusqu’au pied de la statue du Roi Léopold II. Nulle trace de repentance dans ce patrimoine, nul écriteau ne donne un brin de contexte au passant. Cette amnésie urbaine fait écho au déni plus large régnant dans la société belge. Malgré des travaux historiques admirables dans les universités, la Belgique n’a jamais vraiment eu le courage de se confronter officiellement à son passé. L’histoire coloniale est absente des manuels scolaires. Plus de cent ans après sa mort, le Roi Léopold II reste une figure admirée, qu’on ne peut critiquer sans s’attirer les foudres d’une partie de la bonne société. La mémoire de Patrice Lumumba, le héros sulfureux de l’indépendance congolaise, demeure problématique. Un demi-siècle après son assassinat, quinze ans après qu’une commission d’enquête parlementaire eut reconnu la responsabilité de la Belgique, les requêtes visant à nommer une place en son honneur restent lettres mortes.

Petit Etat toujours anxieux de son image, la Belgique ne s’est confrontée à son passé que lorsque la pression internationale l’y a contraint. La politique des mains coupées, sous le règne de « l’Etat Indépendant » de Léopold II, est connue et admise par tous, mais l’on s’empresse d’ajouter que la propagande anglaise a noirci le tableau. Cette période de l’histoire est à peine évoquée dans l’enseignement, que ce soit à l’école secondaire ou dans les cours d’histoire de Belgique enseignés à l’université. Quant au racisme et au paternalisme qui ont imprégné l’œuvre belge au Congo, ils continuent d’imprégner la société.

Une proposition de résolution récente ouvre de nouvelles perspectives. Inspirée par le collectif Mémoire coloniale et déposée par le député écologiste Benoît Hellings, elle vise à déclassifier toutes les archives publiques, mais aussi privées, afin de permettre à une commission internationale d’historiens de réconcilier le pays avec le passé colonial. La proposition s’inspire d’un processus similaire, initié en 2003 par le Sénat, pour permettre un travail de mémoire sur la collaboration pendant la Seconde guerre mondiale.

En amorçant une telle démarche, la Belgique rejoindrait les pays qui, à l’instar de l’Allemagne, s’efforcent de faire la paix avec leur passé d’outre-mer. En 2015, le gouvernement allemand a, pour la première fois, officiellement qualifié de « génocide » le massacre des peuples herero et namas perpétré en Namibie en 1904 et 1905. Bientôt, les rues de Berlin portant les noms de grands colonisateurs seront rebaptisées du nom de résistantes africaines [8].

Une telle « décolonisation de l’espace public » semble encore lointaine en France et en Belgique, tant la « repentance » reste un sujet tabou. Mais faute de vouloir faire face à l’histoire, nos nations récalcitrantes risquent bien de voir déborder bientôt ce que d’aucuns appellent un « trop plein d’histoire » [9], une mémoire remplie de colère et de rancœur, peu propice à l’établissement de la vérité, et moins encore à la réconciliation.

Eric Walravens
Coordinateur de la communication du CNCD-11.11.11 et journaliste

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