×

Reportage

Thaïlande : sur la route du riz équitable et bio

Laure de Hesselle Laure de Hesselle
8 mai 2017

Imagine demain le monde - En Thaïlande, un des pays parmi les plus gros utilisateurs de pesticides et d’engrais chimiques au monde, l’agriculture biologique et équitable tente aussi de creuser son sillon. Entre usage d’Internet et adaptation aux changements climatiques, vieillissement des cultivateurs et recherche d’autonomie, voyage à travers les rizières...

« ll me fallait toujours plus de fertilisant... Et je voyais bien que mon sol devenait de plus en plus pauvre. » Assise au bord de la petite plate-forme couverte construite au bord du chemin qui longe ses champs et son étang, l’agricultrice thaïlandaise Ma Ton Ngern se souvient du temps où elle n’était pas encore passée à l’agriculture biologique. Et même si le défunt et très vénéré roi était un fervent défenseur du bio, « tout vous pousse vers la chimie, encore aujourd’hui ! Même l’administration vous conseille tel ou tel pesticide ou engrais, et certaines marques font de la publicité à la télé en organisant des concours pour gagner une voiture. Il y a beaucoup d’argent en jeu ». Selon la Banque mondiale, la Thaïlande est le 5e plus gros utilisateur de produits phytosanitaires... alors qu’il n’est que le 48e en termes de terres cultivées.

Ma Ton, elle, a abandonné tout produit chimique il y a 13 ans. Des échos sur un moulin à riz de la région travaillant avec la Earthnet Foundation (lire ci-dessous) en bio, des actions du gouvernement provincial pour inciter les agriculteurs à changer leurs pratiques... Ma Ton s’est inscrite à une formation pour apprendre à réaliser du compost et a intégré un groupe d’agriculteurs bio de sa région. « C’est en fait plus facile pour moi : il y a moins d’étapes qu’avec la chimie. J’applique une ou deux fois du compost ou du biopesticide et c’est tout.  »

Depuis qu’elle est passée au bio, elle élève également des poissons dans ses champs de riz lorsqu’ils sont inondés, dans son étang quand ce n’est plus le cas. Leurs déjections servent d’engrais, et leur vente est un petit revenu de plus.

Alors que nous passons à travers son champ, son voisin cueille quelques herbes sauvages qui poussent ici et là et qui agrémenteront les plats – le retour de la biodiversité est un autre effet secondaire positif de la suppression des herbicides...

Dans un village voisin, Ma Subhan Ceesomya voit elle aussi beaucoup d’avantages à son passage à l’agriculture bio. «  J’ai l’impression que mes sols sont meilleurs, et puis bien sûr je peux manger aussi des légumes et du riz sans pesticide. Mais c’est en plus intéressant parce que cela réduit le coût de ma production. » Son mari Beeshah se réjouit d’ailleurs de s’être débarrassé de ses dettes depuis qu’il est entré dans la coopérative. Leur riz est acheté à un bien meilleur prix, deux fois plus élevé que le conventionnel, un prix que les producteurs fixent eux-mêmes annuellement.

Créer un marché

Michael Commons, coordinateur du projet Organic Fair Trade Rice Chain (filière riz équitable et bio) de la Earthnet Foundation, acquiesce : « Selon l’étude d’une ONG italienne, le prix plus élevé est loin d’être le seul facteur intéressant lors du passage au bio équitable. Car il va de pair avec la réduction des coûts, l’augmentation du savoir, de l’autonomie, des échanges. »

A Bangkok, dans les bureaux de Green Net, la coopérative, et de la Earthnet Foundation, sa fondation sœur, Vitoon Panyakul raconte comment est née cette aventure. « Revenu de mes études en Australie, je me suis demandé pourquoi le bio ne se développait pas en Thaïlande. Des cultivateurs pratiquant une agriculture alternative en fait existaient bel et bien, mais les clients concernés par les questions de santé ou d’environnement étaient à Bangkok. » Faire le lien entre les uns et les autres sera donc l’objectif. Une rencontre avec Claro, l’organisation suisse de promotion du commerce équitable, alors désireuse de développer un réseau de producteurs de riz Fair Trade, va donner l’occasion à la coopérative de créer une filière. Celle qui alimente depuis 20 ans les rayons des Magasins du Monde-Oxfam. « A l’époque, les Thaïlandais ne voulaient et ne pouvaient pas payer pour du riz équitable, se souvient Vitoon, le partenariat avec Claro a été crucial dans le développement de Green Net. » Aujourd’hui, le marché intérieur progresse, de 28 % cette année.

« La plupart des fermiers passant au bio et à l’équitable le faisaient au début parce qu’ils avaient des problèmes de santé ou de dettes à cause des produits phytosanitaires, raconte Michael. Ils s’y sont mis en cherchant des techniques eux-mêmes. Mais pour les suivants, il devenait intéressant de donner des formations.  » L’activité commerciale de la coopérative se doublant peu à peu d’une activité sans but lucratif, l’Earthnet Foundation est créée à son tour.

Latree Sopalak bat son riz pour en récolter le grain. En revenant à la campagne, elle a fortement réduit ses besoins.  (Crédit : © Lorent Fritsche/Oxfam mdm )

Aider les producteurs

Ma Subhan se souvient de son apprentissage du compost : « C’était plutôt dur au dé- but, cela demandait beaucoup de travail, et nous nous demandions si ça valait vraiment la peine...  » « Nous voulions absolument que les agriculteurs soient autonomes, ajoute Michael. Mais aujourd’hui, la moyenne d’âge est de 60 ans, nous nous sommes dit qu’il fallait aider un peu et vendons à présent du compost tout prêt.  »

Tout comme chez nous, le vieillissement des agriculteurs est en effet un vrai problème en Thaïlande. Au marché bisannuel de petits producteurs d’une école d’Ekamai, un quartier chic de la capitale, nous rencontrons justement Maneekan, une jeune femme, et sa mère, Srinuan. La première a fait des études de sciences alimentaires, et a ensuite convaincu sa mère de passer à l’agriculture biologique. Celle-ci a énormément diversifié sa production. Elle vend en direct et a fortement diminué ses coûts en supprimant la chimie. « Je me sens beaucoup plus libre ! »

« L’agriculture bio attire un petit peu plus les jeunes, commente le coordinateur d’Earthnet, mais la stigmatisation sociale est encore forte, les parents ne veulent pas que leurs enfants deviennent agriculteurs. Par contre quand, comme dans la région de Chiang Mai où pas mal de jeunes s’installent, les savoirs des différentes générations sont combinés et les activités diversifiées, entre accueil à la ferme et fabrication de produits finis, cela peut fonctionner.  » Les jeunes, ayant passé du temps ailleurs, reviennent avec des idées neuves, ils recourent beaucoup à Internet, aux commandes sur Facebook, développent des échanges. Un peu plus loin, au marché, une autre agricultrice explique le système de garantie participative qu’ils ont mis en place entre plusieurs fermes de la région de Bangkok. « Nous avons établi des standards, notamment pour les produits dérivés, y autorisant 20 % d’ingrédients (bio) venus d’ailleurs. Nous partageons régulièrement nos expériences sur les cultures, et organisons des visites de contrôle. »

La certification est souvent une question clé de l’agriculture biologique, notamment pour l’exportation, et constitue une part du travail de la coopérative Green Net. La Thaïlande a heureusement un système reconnu – le premier hors pays occidentaux. « Auparavant, il fallait faire venir quelqu’un d’Europe ou des Etats-Unis, tous les papiers étaient en anglais, et coûtaient 4 000 dollars par an, commente Vitoon... A présent, une inspection locale permet d’accéder à toutes les certifications. » Dans la grande halle du moulin à riz de la coopérative bio et équitable de Lern Nok Tha, trois tas de sacs bien distincts : ceux certifiés UE (deux ans de terre sans pesticide ou autres produits de ce genre), ceux certifiés pour la Thaïlande (un an) et ceux des agriculteurs dont c’est la première récolte « propre ». Ils sont achetés à des prix différents par la coopérative, mais tous sont achetés, favorisant ainsi la conversion. « Nous suivons chaque ferme, explique Naowaluk Sangsuwan, la responsable du moulin, nous allons leur rendre visite deux fois par an, aux moments critiques où il serait tentant d’utiliser des produits chimiques. Mais surtout je connais tout le monde, il y a une confiance réciproque, et une forme de pression sociale qui incite à respecter les normes. »

Le changement climatique est déjà là

Joy, agriculteur-chercheur du centre de recherche de Green Net, teste dans son potager les associations de culture, comme ici les haricots kilomètres et le chanvre de Bengale.

« Le temps est devenu beaucoup plus imprévisible... Je fais attention aux prévisions et m’organise en fonction d’elles, explique Ma Ton Ngern. Mais malgré tout, l’an dernier j’ai dû semer une deuxième fois. » Grâce à un financement européen, la rizicultrice a creusé un étang, qui permet de compenser le manque de pluie lors de la période critique de croissance du riz. Depuis quelques années, les pluies sont moins réparties au long de l’année, elles arrivent plus violemment. Elles passent en août plutôt qu’en avril-mai et les épisodes de chaleur sont très intenses, parfois à des moments tout à fait inhabituels. Au centre de recherche de Green Net, à Yasothorn, Joy, son chapeau vissé sur la tête pour se protéger du soleil, fait le tour de ce laboratoire d’agroécologie. une petite forêt aide à capturer l’eau et offre des microorganismes utilisés dans les engrais ou biopesticides : différents seaux noirs contiennent des mixtures qui fermentent, plus ou moins odorantes et habitées par les asticots, et qui seront plus tard épandues et testées. Des associations de plantes, façon permaculture, sont également expérimentées – celle des haricots kilomètres avec le chanvre du Bengale réjouit particulièrement le chercheur. « Diversifier ses récoltes est un facteur évident de résilience, explique Michael Commons, le coordinateur de la filière riz. Apprendre à bien gérer et économiser l’eau aussi. Et puis, dans l’agriculture biologique, chaque fermier est un chercheur, il doit observer ses plantations. Tous collectent les données sur les températures et sur la manière dont elles affectent leurs récoltes. » Les découvertes des uns et des autres, comme celles de Joy, sont testées puis proposées à tous. « L’idée est de développer une boîte à outils pour le futur. Car ce qui fonctionne aujourd’hui ne marchera peut-être plus demain. »

Lire aussi

SOCFIN en Sierra Leone : La Belgique doit agir !

SOCFIN en Sierra Leone : La Belgique doit agir !

Stop à l’accaparement des terres et aux abus de droits humains du groupe SOCFIN en Sierra Leone ! La Belgique doit agir ! Un mois et demi après de nouveaux incidents violents dans les plantations du groupe SOCFIN en Sierra Leone causant la mort (...)


Qui ? Laure de Hesselle
Adresse Quai du Commerce, 9 - 1000 Bruxelles
Téléphone +32 250 12 30

Inscrivez-vous à notre Newsletter