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Une femme, une cause

Vositha Wijenayake, la tête hors de l’eau

Jean-François Pollet Jean-François Pollet
5 avril 2016

Imagine demain le monde - Juriste de formation, coordinatrice du Climate Action Network South Asia, Vositha Wijenayake est le visage de l’Asie contemporaine. Elle se bat contre le réchauffement climatique, le mal développement et la corruption qui frappent son pays, le Sri Lanka.

Vositha Wijenayake, 31 ans, vient du Sri Lanka, une île grande comme deux fois la Belgique, située au large de l’Inde et touchée de plein fouet par le réchauffement climatique. Juriste de formation, elle s’est engagée au sein du Climate Action Network South Asia, la coalition des organisations de défense de l’environnement pour le Sud de l’Asie. « Dans cette région, les changements climatiques se ressentent déjà très fortement, déplore la jeune femme. C’est notamment le cas dans l’agriculture qui est directement affectée par la perturbation du régime des pluies. Mais les impacts sont très différents selon que l’on est commerçant ou paysan, riche ou pauvre, et même homme ou femme. Lorsque que la nourriture vient à manquer, ce sont les femmes paysannes pauvres qui se passent de repas. Je l’ai observé de mes yeux dans des réunions : les hommes mangent, ensuite c’est au tour des enfants et puis seulement des femmes. Certaines me disent n’avoir qu’un repas par jour.  »

Et Vositha d’ajouter : « Face à cette situation, nous avons deux options possibles : l’atténuation des émissions de gaz à effet de serre et l’adaptation aux désordres climatiques. Chez nous, l’adaptation est prioritaire car les effets sont déjà là. »

Avec le soutien du Nord

La menace des désordres climatiques, elle l’a brutalement réalisée en 2009, lors de la conférence de Copenhague. La jeune femme était alors en compagnie de la déléguée des Maldives. «  Il y avait un gigantesque globe qui rappelait que l’enjeu de la conférence était l’avenir de la planète. J’ai vu ma collègue se pencher sur le globe, l’inspecter avec attention puis fondre en larmes. Son pays n’était pas représenté. Comme une résignation, comme le signe que la Conférence reconnaissait qu’il n’y avait plus rien à faire pour son pays. Une main anonyme a résolu le problème en dessinant au feutre les Maldives. Mais je comprends la réaction très émotionnelle de ma collègue. Chez elle, la question de vivre avec les impacts climatiques se pose en permanence. Par exemple, lorsque l’on construit une maison, il faut penser à l’installer sur pilotis et en retrait du bord de mer », rappelle Vositha Wijenayake.

Au Sri Lanka, c’est le célèbre thé de Ceylan, culture emblématique des pentes montagneuses du sud de l’île et importante source de devises, qui est menacé de disparition. « Ce n’est pas tant la production qui est en danger, poursuit-elle, mais la qualité du thé. Nous allons devoir adopter d’autres variétés en espérant que l’on puisse conserver le goût délicat du thé de Ceylan. »

Aujourd’hui, la crise climatique complique sérieusement les efforts de développement réalisés au Sud. « Chaque pays doit faire un effort selon ses capacités, raisonne-t-elle, mais sans abandonner ses priorités sociales. Nous connaissons de fortes disettes, ce qui conduit nos Etats à mobiliser des moyens afin de soutenir l’agriculture. Détourner ces moyens pour lutter contre des désordres dont nous ne sommes pas responsables constitue une véritable injustice, s’indigne la juriste. Dès lors, nous attendons une aide des pays du Nord, avec de vrais partenariats qui permettent d’avancer. Par ailleurs, il faut garder en tête que les pays du Sud ne sont pas homogènes. L’Inde, par exemple, est une économie émergente, mais également une société très fracturée. Les pauvres y sont vraiment pauvres et très exposés aux changements climatiques. Il faut donc trouver des scénarios qui les sortent de cette misère, créer un développement économique qui profite à tout le monde. »

En pratique, comment faire ? La militante du Climate Action Network avance quelques solutions : « Au Sri Lanka, nous pouvons améliorer nos transports, encourager la séquestration de carbone par l’agriculture et produire des énergies renouvelables. Toutes ces actions seraient bénéfiques pour l’ensemble de la population et nous permettraient de réduire de 8 % nos émissions de gaz à effet de serre. D’après nos calculs, on pour- rait même atteindre les 20 % en menant des actions plus ambi- tieuses financées par la coopération. »

Tenir tête au machisme

Vositha Wijenayake   (Crédit : © Paul Desanker )

« Depuis que je suis maman, je me pose souvent la question de savoir quel monde nous allons léguer à nos enfants, poursuit cette jeune mère de famille qui élève seule son fils Dylan, âgé de trois ans. C’est une situation rare, mais que l’on commence à rencontrer de plus en plus souvent. La vie n’est pas facile pour les divorcées, heureusement je peux compter sur mes parents qui gardent volontiers mon fils lors de mes missions à l’étranger.  » En tant que militante féministe, Vositha Wijenayake s’insurge contre le machisme ordinaire qui frappe aussi l’Asie : « Chez nous, les mères ne travaillent normalement pas, car elles doivent s’occuper toute la journée de leurs enfants. En réunion, il m’arrive d’entendre des remarques à ce sujet de la part de collègues masculins qui s’étonnent que je confie mon enfant à mes parents. La pression sociale est bel et bien présente. Espérons qu’elle s’estompe avec le temps. »

A son combat pour l’égalité des sexes, elle ajoute la dénonciation de la corruption, cette perversité qu’elle assimile à du « nihilisme » et à « un abandon des valeurs fondamentales contre un enrichissement rapide ». « La corruption rend les gens insensibles aux conséquences de leurs actes, s’emporte-t-elle. Ils gagnent de l’argent facilement, mais brisent les rêves de toute une société. La corruption est grave, car elle touche essentiellement l’efficacité de l’action de l’Etat. J’entends souvent dire qu’elle est normale, qu’elle existe dans tous les pays, mais ce n’est ni normal, ni universel. Chez vous, les responsables doivent rendent des comptes, respecter une certaine transparence. »

Ses coups de colère passés, Vositha Wijenayake évoque l’avenir avec sérénité. Elle veut rester « optimiste ». C’est une manière de vivre et, pour sa part, une forme de lucidité. Car son pays, le Sri Lanka, affiche la plus importante croissance économique d’Asie du Sud. « Nous avons un gros potentiel de développement, se réjouit-elle, avec une population bien éduquée, des opportunités dans le tourisme, l’agriculture. Nous pouvons tout à fait améliorer l’égalité sociale, réduire l’écart entre les villes et les campagnes. Et surtout, après 30 ans d’une guerre qui nous a divisés, nous pouvons œuvrer au rapprochement des groupes sociaux, religieux et linguistiques.  »

la paix, peut-être durablement


Située au sud-est de l’Inde, le Sri Lanka, 24,5 millions d’habitants, est une île paradisiaque prisée des touristes, qui fut ravagée durant 30 ans par une guerre
civile entretenue par la guérilla des Tigres tamouls. Ces derniers réclamaient un Etat indépendant pour la minorité linguistique tamoule, majoritairement de confession hindoue, afin de se démarquer des Cinghalais, majoritairement bouddhistes, qui détiennent le pouvoir central. La guerre s’est achevée en 2009 après la défaite militaire des Tigres tamouls et la mort de leur dirigeant Velupillai Prabhakaran.
En 30 ans, la guerre a fait entre 100 000 et 200 000 morts. Aujourd’hui, le Sri Lanka essaye d’installer les conditions d’une cohabitation pacifique durable des deux communautés, notamment par la mise en place d’une commission Justice et réconciliation, à l’image de la commission créée en 1995 par Nelson Mandela pour faire toute la lumière sur les terribles années de l’Apartheid en Afrique du sud.

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