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Tunisie

Yosra Frawez : « La Révolution de jasmin est toujours en cours »

Jean-François Pollet Jean-François Pollet
12 mars 2013

Il y a deux ans, les Tunisiens renversaient le pouvoir despotique de Ben Ali, marquant le coup d’envoi des révolutions arabes. Aujourd’hui, la Révolution de jasmin se poursuit, animée par une société civile aguerrie, soucieuse de voir le pouvoir rompre avec les méthodes et les discours du passé.
La position des islamistes, vainqueur des dernières élections, vis-à-vis de la place de la femme dans la société tunisienne, pose notamment beaucoup de questions. « La société tunisienne est entrée dans la modernité il y a déjà 50 ans, et les islamistes veulent revenir sur ces avancées  », nous explique notamment Yosra Frawez, avocate et féministe tunisienne.

La Tunisie a lancé le mouvement des révolutions arabes, voici bientôt deux ans. Quelles avancées ont-elles été accomplies depuis ?
Il y a deux ans nous avons chassé un despote, c’est un signal pour nos futurs gouvernants. Aujourd’hui, les femmes ont obtenu la parité sur les listes électorales, nous avons désigné une Assemblée constituante qui doit revoir la loi fondamentale. Car la Constitution laissée par Ben Ali n’offre pas toutes les garanties démocratiques. Par exemple, le Conseil supérieur de la magistrature, qui chapeaute le pouvoir judiciaire, était présidé par Ben Ali lui-même, et il l’est aujourd’hui par le ministre de la Justice, ce qui ne permet pas l’indépendance du pouvoir judiciaire.

La révolution tunisienne protestait entre autres contre le taux élevé du chômage. La situation a-t-elle évolué sur ce plan ?

La reprise économique est paralysée par l’attentisme des investisseurs, qui jugent le pays instable. Sur onze millions de Tunisiens, un million sont sans travail. Le chômage des diplômés, en particulier, reste préoccupant, 80 000 personnes sortent chaque année des facultés alors que le marché du travail est incapable de leur offrir un emploi. Et je ne vois pas de porte de sortie. Notre gouvernement discute avec l’Union européenne de la libéralisation des marchés sans aborder la question des droits économiques et sociaux. Cette approche me donne l’impression que l’on s’enlise dans les modèles économiques qui ont poussé les Tunisiens à se révolter.

Les manifestants s’élevaient également contre les disparités régionales. Comment les choses évoluent-elles ?

D’importantes injustices sociales opposent effectivement les grands centres urbains et les petites villes de province. Dans les grandes villes, on trouve une vie citadine très développée, avec de bonnes infrastructures, une offre culturelle, économique et sociale importante. Alors que les villes de l’arrière-pays sont moins bien équipées en hôpitaux, en écoles de bon niveau, en transports. Les habitants de l’arrière-pays ne tirent pas non plus profit de leurs ressources. Par exemple, les entreprises de Tataouine, la ville pétrolière de Tunisie, n’embauchent pas de travailleurs locaux. Elles préfèrent recruter à Tunis ou à l’étranger. La ville compte pourtant 8 000 jeunes au chômage.

Ce qui explique que les mouvements sociaux précurseurs de la Révolution de jasmin sont venus du bassin minier de Gafsa, une région pauvre malgré sa richesse en phosphate…

Oui, et ce sont précisément des femmes qui ont lancé ces mouvements, car elles étaient les plus touchées par la libéralisation économique du pays. Elles ont lancé les premières manifestations au début des années 2000, quand l’industrie du textile et de la confection a été restructurée. En 2008, quand le mouvement a gagné Gafsa, des mères ont organisé des sit-in de protestation durant six mois pour dénoncer le chômage de leurs enfants diplômés.

Stéréotypes sociaux

Dans quelle mesure les femmes ont-elles participé à la Révolution de jasmin ?

Elles étaient dans tous les cortèges. Dix femmes sont mortes durant cette révolution qui a fait en tout 300 victimes. C’est également une femme qui a trouvé les mots qui ont galvanisé les Tunisiens en affirmant sur les antennes d’Al Jazeera qu’elle était prête à perdre ses quatre enfants pour voir la révolution aboutir. Les femmes étaient au cœur de la révolution pour y réclamer leurs droits. Maintenant, elles se réunissent en associations, elles investissent la scène politique où elles sont bien représentées depuis la règle de la parité sur les listes électorales.

Est-il vrai que le statut de la femme en Tunisie est le plus avancé du monde arabe ?

Nous avons le droit de vote depuis 1957, nous pouvons divorcer, nous sommes normalement protégées des discriminations sur le marché du travail. Mais les injustices subsistent. Le père reste le chef de famille et garde la tutelle des enfants. Une femme ne peut voyager en Tunisie avec ses enfants mineurs sans l’autorisation du père. Une femme ne peut épouser un non-musulman. Même si la loi l’interdit, une ouvrière agricole touche moins qu’un ouvrier, 5 dinars contre 7 (2,5 et 3,5 euros). Pour devenir facteur, il faut avoir fait son service militaire, une condition que seuls les hommes peuvent remplir. Des stéréotypes sociaux accusent les femmes travailleuses d’être la cause du chômage, car elles sont plus diplômées. Le combat des féministes n’est pas fini.

La révolution a pourtant confirmé ces droits en décidant la parité sur les listes électorales…

Je l’ai dit, nous sommes plus visibles sur la scène politique. Mais nous assistons également à la montée des partis islamistes qui remettent en question les droits des femmes. Ces partis ne s’en prennent pas directement au code de la famille, mais à ses textes complémentaires. Ils s’attaquent aux droits des mères célibataires, proclament le droit absolu à la vie, ce qui revient à condamner l’avortement. Dans les rues, il y a de plus en plus de femmes voilées, par quoi s’exerce une forme de contrôle sur les femmes. Les islamistes imposent un nouveau projet de société par le biais des écoles coraniques qui s’ouvrent dans les quartiers pauvres. La société tunisienne est entrée dans la modernité il y a déjà 50 ans, et les islamistes veulent revenir sur ces avancées.

Le discours et la méthode

Un pays voisin, la Lybie, a également fait sa révolution, avec l’aide, il est vrai du Conseil de sécurité de l’ONU. La Tunisie s’est-elle rapprochée de la Libye depuis lors ?

Il y a eu des discussions durant la révolution, mais c’est tout. La situation en Libye reste confuse. On ne parle plus de la violence dans les journaux chez vous, mais elle est bien présente, des voitures piégées explosent régulièrement en Lybie. Des centaines de milliers de Tunisiens vivaient en Libye du temps de Kadhafi, travaillant essentiellement dans le commerce et le bâtiment. Avec les violences, de plus en plus de Tunisiens rentrent au pays. J’ai des connaissances qui faisaient des allers-retours presque chaque semaine et qui n’osent plus se rendre en Libye à cause de l’insécurité.

Quels sont les nouveaux amis de la Tunisie depuis la révolution ?

Il y a l’Europe et les Etats-Unis mais ce n’est pas nouveau. L’Union européenne négocie des réformes avec un mot d’ordre : more and more, plus d’aide contre plus de réformes. Pour moi, plus de démocratie ne dépend pas de l’Europe mais des Tunisiennes et des Tunisiens, comme on l’a vu en janvier 2011. Parmi nos nouveaux amis, on compte surtout les pays du Golfe. Le Qatar a accordé un prêt de 750 milliards de dollars à la Tunisie. L’info est semi-officielle et elle est très commentée sur les réseaux sociaux, car le taux d’intérêt réclamé par le Qatar est de 2,8 % alors que l’Union européenne prête à du 1,5 %.

En fait la Révolution de jasmin n’est donc pas finie ?

Elle est toujours en cours, il faut surveiller le pouvoir et les manifestations se poursuivent. Au printemps et en été, plusieurs villes de l’intérieur du pays ont été privées d’eau. La colère populaire a été sévèrement réprimée par la police, comme au temps de Ben Ali. En fait, le discours et la méthode n’ont pas vraiment changé. Le gouvernement parle d’une croissance économique de 3,5 %, que les Tunisiens ne perçoivent pas. Au temps de Ben Ali, on évoquait déjà une croissance de 7 %, qui était tout aussi invisible de la population.
Aujourd’hui, nos élus réécrivent la Constitution. Le projet ne contient aucun article qui parle des droits de l’Homme dans leur universalité, leur totalité et leur complémentarité. Par contre, l’article 36 envisage l’égalité des hommes et des femmes dans le cadre de la charia (loi musulmane), ce qui est une première pour une Tunisie laïque.
La Tunisie est un Etat moderne, bâti sur une vision modérée de l’Islam. Nous poursuivons la lutte pour conserver les acquis et pousser plus loin la justice sociale.

Propos recueillis par Jean-François Pollet

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