Amérique latine

De l’argent cash pour repousser la pauvreté

Imagine demain le monde - Cash transfers, bourses familiales, système de bons... Plusieurs pays d’Amérique latine ont mis en place différentes formes d’allocations. Avec des effets plus ou moins satisfaisants pour lutter contre la pauvreté.

De l'argent cash pour repousser la pauvreté
Source : terangaweb.com

A défaut de bénéficier d’une protection sociale, les ménages vulnérables d’une trentaine de pays du Sud touchent aujourd’hui une allocation versée par l’Etat ou par des organisations internationales. Adoptés au Mexique et au Brésil à la fin des années 90, ces systèmes de distribution d’argent en cash, les cash transfers, qui s’apparentent chez nous au revenu d’intégration, se sont rapidement étendus à tous les pays d’Amérique latine, puis à certains pays d’Afrique et d’Asie.

« Au départ, il s’agissait de corriger les impacts sociaux des plans d’ajustement structurel, avance Jean-Pierre Olivier de Sardan, professeur d’anthropologie à l’École des Hautes études en Sciences sociales de Marseille. Puis les Etats ont vu dans ces programmes la possibilité de mener à bon compte des politiques sociales et de lutte contre la pauvreté. »

Bolsa família , Juntos et Bonos

Depuis une dizaine d’années, certaines organisations internationales et certaines grosses ONG installent des systèmes similaires dans des pays africains ou asiatiques en situation d’urgence. « Donner du cash, poursuit le chercheur, c’est plus facile et moins coûteux que de distribuer de la nourriture comme on le faisait autrefois pour répondre à une crise alimentaire ou une catastrophe ponctuelle. De plus, la distribution d’allocations ne déstabilise pas l’agriculture locale et épargne de gros frais d’achat et de convoyage de nourriture. »

En Amérique latine, la généralisation des programmes d’allocations fut encouragée par la vigueur de sa croissance économique et le virage à gauche amorcé par le continent. Le Brésil de Lula (Parti des travailleurs) a par exemple institué l’ambitieuse Bolsa família (bourse familiale) qui touche 11 millions de ménages. La Bolivie d’Evo Morales (Mouvement vers le socialisme) a, quant à elle, adopté trois programmes, les Bonos (bons), qui concernent les plus de 65 ans, les enfants et les femmes enceintes. « Des gouvernements de droite ont également adopté leur propre programme, ajoute cependant Emmanuelle Piccoli, docteur en anthropologie à l’UCL. Pour eux, c’est une manière de supprimer la pauvreté et de soutenir le marché en donnant aux ménages fragiles du pouvoir d’achat et une carte bancaire. »

Bénéficier d’une allocation est cependant assorti de plusieurs conditions. « Au Pérou, les familles bénéficiaires du programme Juntos doivent se procurer des papiers d’identité et envoyer les enfants à l’école jusqu’à l’âge de 17 ans. Les femmes enceintes doivent fréquenter le centre de santé. A ces conditions de base, s’ajoutent d’autres demandes formulées par les fonctionnaires locaux et qui s’avèrent plus problématiques : suivre des formations, assister aux fêtes locales, faire à manger pour l’école, etc. Au final, les ménages consacrent beaucoup de temps à remplir les obligations qui découlent du bénéfice de l’allocation. »

Les Juntos péruviens représentent un montant de 200 soles (55 euros) tous les deux mois. Au Brésil, les Bolsas família peuvent monter jusqu’à 200 reais par mois (62 euros). En fin de compte, ces programmes représentent de bons instruments de lutte contre la pauvreté. Cependant, les conditions drastiques de leur obtention maintiennent leurs bénéficiaires à la marge de la société. « Le programme Juntos peut créer un cercle vicieux de pauvreté, constate la chercheuse. Les familles sont stigmatisées, prises dans une série d’activités obligatoires et souvent inutiles. » En outre, le système est parfois rigide et peut aboutir à l’exclusion des ménages les plus fragiles : « Les familles qui retirent leurs enfants de l’école parce qu’elles ne peuvent se passer des revenus qu’ils rapportent, les jeunes mères célibataires qui ne peuvent se rendre au centre de santé, tous ces gens perdent leur allocation alors qu’ils sont en grande difficulté.  »

Autre bémol : ces allocations donnent un peu de pouvoir d’achat aux familles sans pour autant toucher aux causes structurelles de la pauvreté, comme le prix trop bas des produits agricoles qui ne permet pas aux paysans de vivre de leur travail. « On peut même se demander si ces allocations ne vont pas amplifier la pauvreté, insiste l’experte de l’UCL. Pour distribuer ses allocations, l’administration s’informe sur l’état de pauvreté des uns et des autres. Elle sait qui a des vaches, qui a des terres. Dans la partie amazonienne du Pérou, tout le monde est considéré comme pauvre et touche une allocation. Mais 80 % de la surface de l’Amazonie, et 50 % des Andes, sont ouverts à l’exploitation pétrolière, forestière ou minière. Or, le programme Juntos donne de précieuses informations aux compagnies candidates à une exploitation quant au niveau de pauvreté de chacun. A un moment, la liste des bénéficiaires d’une allocation était même disponible sur Internet. Le Pérou connaît un important boom économique porté par son industrie extractive. C’est ce boom qui permet de financer le programme Juntos. Mais ces mêmes activités industrielles privent les paysans de leurs terres, détournent l’eau, détruisent l’environnement, créent de la pauvreté. Les mouvements sociaux dénoncent ce mécanisme car il ne laisse pas la possibilité aux populations de décider du sort de leurs territoires », conclut l’anthropologue de l’UCL.

Source : Imagine demain le monde, novembre-décembre 2016.