L'attaque d'Hodeïda provoque un chaos humanitaire au Yémen
Sanaa, Yemen
© Chine Nouvelle / Sipa Press / Isopix

L’attaque d’Hodeïda provoque un chaos humanitaire au Yémen

La crise au Yémen empire de mois en mois. Malgré les appels répétés des organisations humanitaires présentes dans le pays, les Emirats Arabes Unis et l’Arabie Saoudite ont lancé une attaque contre le port d’Hodeïda ce mercredi 13 juin. Selon la coordinatrice humanitaire des Nations Unies pour le Yémen, Lise Grande, un siège prolongé de la ville pourrait mener quelque 250.000 personnes à tout perdre, même leurs vies. La responsabilité des Etats européens, notamment de la Belgique, qui exportent une grande quantité d’armes vers les pays de la région, est engagée.

Lundi 11 juin, les Emirats Arabes Unis ont annoncé une attaque imminente du port d’Hodeïda laissant 48 heures au personnel humanitaire étranger pour évacuer. Les organisations humanitaires présentes sur place ont appelé la coalition, ainsi que ses partenaires internationaux, à éviter toute opération militaire sur le port vu les conséquences humanitaires qu’une telle attaque pourrait entraîner. Rien que la semaine dernière, les bombardements de la coalition ont touché un centre de traitement du choléra de Médecins sans frontières et une guesthouse du Norwegian Refugee Council à Sana’a montrant le peu de cas que font les membres de la coalition du principe de discrimination des frappes prescrit par le droit international humanitaire.

La semaine dernière, l’envoyé spécial des Nations Unies pour le Yémen Martin Griffiths semblait pourtant être parvenu à un compromis. Les Houthis avaient accepté de laisser le contrôle de la ville aux Nations Unies, et donc la perception des importantes taxes qu’ils y prélèvent, à condition que la coalition n’en prenne pas le contrôle. Mais la coalition menée par l’Arabie Saoudite semble vouloir forcer les Houthis à se rendre plutôt que négocier un accord de paix avec eux. Le mercredi 13 juin, les Emirats Arabes Unis ont donc finalement lancé une opération de la coalition sur le port d’Hodeïda.

Hodeïda : une importance stratégique vitale

Ce port est d’une importance vitale pour le Yémen. La ville compte quelque 600.000 habitants, mais le port représente surtout le point d’entrée principal pour les importations et l’aide humanitaire. 90% de la population yéménite dépend des importations pour son approvisionnement en nourriture, et 70% de ces importations transitent par le port d’Hodeïda. De même, le Yémen importe 90% de son fuel, dont 50% par Hodeïda et le port voisin de Salif. C’est également par Hodeïda que le matériel humanitaire, médical et alimentaire, est acheminé dans le pays.

Hodeïda avait été pris en octobre 2014 par les Houthis aidés par les partisans de l’ancien président Ali Abdullah Saleh. En mars 2015, l’Arabie saoudite intervient à la demande du Président Hadi et parvient à imposer un blocus maritime au port d’Hodeïda. Sous la pression des organisations humanitaires, un mécanisme de contrôle des importations, l’UNVIM (United Nations Verification and Inspection Mechanism for Yemen), est mis en place par les Nations Unies en mai 2016, afin de s’assurer qu’aucune arme ne parvienne aux Houthis. Mais les forces de la coalition ont depuis lors continué à mener des contrôles parallèles entrainant des retards de livraison du matériel humanitaire et des pertes énormes pour les opérateurs commerciaux privés.

Conséquences humanitaires

Le Yémen a été qualifié par les Nations Unies de « pire crise humanitaire au monde ». Les conséquences du conflit au Yémen sont en effet désastreuses. 22,2 millions de Yéménites ont besoin d’aide humanitaire sur un total de 27,6 millions d’habitants, ce qui représente 3,4 millions de plus qu’il y a un an. 17,8 millions de personnes souffrent d’insécurité alimentaire, dont 8,4 millions risquent la famine. 16 millions de personnes n’ont pas d’accès aux infrastructures sanitaires nécessaires. 16,4 millions de personnes n’ont pas accès aux soins de santé nécessaires (chiffres OCHA). L’insécurité alimentaire et la destruction des infrastructures sanitaires ont par ailleurs favorisé l’expansion d’une épidémie de choléra qui sévit dans le pays depuis avril 2017 et qui, depuis, a atteint quelque 1,1 million de Yéménites et fait 2200 victimes.

Selon la coordinatrice humanitaire Lisa Grande, le bombardement du port d’Hodeida pourrait entraîner la mort de 250.000 personnes. Il aggravera donc une situation humanitaire déjà catastrophique.

Réactions internationales

Si le secrétaire d’Etat américain Mike Pompeo a insisté pour qu’un accès soit assuré pour le matériel humanitaire, il ne semble pas avoir mis en garde ses alliés du Golfe sur les risques humanitaires d’une attaque sur Hodeïda. Ce manque de réaction est donc interprété comme un « laissez faire » de la part des Etats-Unis. L’Union européenne a quant à elle rappelé quelques jours avant l’attaque que la solution ne pourrait être militaire. L’envoyé spécial des Nations Unies Martin Griffiths avait également souligné il y a deux mois qu’une telle attaque balayerait tout espoir de paix.

Effort humanitaire

Alors que la solution au conflit semble s’éloigner un peu plus chaque jour, la communauté internationale poursuit par contre son effort humanitaire. Sur les trois milliards de dollars espérés, deux milliards ont été levés par les Nations Unies lors de la conférence des donateurs qui s’est tenue le 3 avril dernier à Genève. La Belgique y a promis de participer à l’effort commun à hauteur de 4.549.751 euros en 2018. Par ailleurs, la Belgique finance également plusieurs fonds et organisations humanitaires qui agissent au Yémen. La Commission européenne a quant à elle fait une promesse de financement de 132.716.049 dollars.

En France, une conférence humanitaire sur le Yémen doit aussi avoir lieu à la fin du mois de juin 2018. La tenue de cette conférence avait été annoncée par Emmanuel Macron à l’occasion de la visite du prince héritier saoudien Mohammed Bin Salman en France en avril dernier. De nombreuses voix s’étaient en effet alors élevées en France pour dénoncer les ventes d’armes françaises à l’Arabie Saoudite. Selon Amnesty, ces ventes ont en effet augmenté tout au long du conflit au Yémen, passant de 413 millions d’euros en 2013 à 600 millions d’euros en 2015, puis à 1 milliard d’euros en 2016. Un sondage avait également montré que 3 Français sur 4 étaient favorables à une suspension des exportations d’armes vers les pays impliqués dans la guerre au Yémen. Aujourd’hui, à l’annonce de l’attaque d’Hodeïda par la coalition arabe, plusieurs ONG humanitaires ont donc adressé une lettre au Président Macron pour souligner que la tenue d’une conférence humanitaire était inconcevable dans un tel contexte. La conférence serait en effet co-présidée par l’Arabie Saoudite.

Incohérences

Le conflit au Yémen est un exemple flagrant d’incohérence des Etats européens, parmi lesquels la Belgique. L’effort humanitaire au Yémen parait en effet vain lorsqu’il est mis en parallèle des exportations d’armes vers les pays impliqués dans la guerre au Yémen. En 2016, les Emirats Arabes Unis et l’Arabie Saoudite étaient les deux premiers clients des armes wallonnes à hauteur de 48.614.295 € pour les E.A.U et 33.514.269 € pour l’Arabie Saoudite. Si la Wallonie exporte des armes légères de petit calibre, la Flandre exporte quant à elle de la haute technologie destinée à l’armement, des composants dont le destinataire final est rarement contrôlé.

Le 8 juin 2017, la Chambre votait une résolution sur la révision des relations de la Belgique avec l’Arabie Saoudite qui demandait aux entités fédérées de mettre fin à leurs exportations d’armes vers l’Arabie Saoudite. Un an après, des licences d’exportation vers ce pays continuent d’être accordées par la Région wallonne malgré le non-respect par l’Arabie Saoudite de plusieurs de critères du Décret Wallon et de la Position commune européenne sur les exportations d’armes (comme le respect des droits de l’homme et du droit international humanitaire par le pays destinataire, ou l’absence de l’implication de celui-ci dans un conflit armé). En juin 2017, le MR avait voté en faveur de la résolution parlementaire lorsqu’il était encore dans l’opposition à la région wallonne. Mais les positions du Ministre-président wallon, Willy Borsus, rejoignent aujourd’hui celles de son prédécesseur, Paul Magnette, sur le sujet. Selon eux, il ne sert à rien d’imposer un embargo au niveau wallon. Les autres entreprises européennes d’armement auront en effet tôt fait de reprendre le marché laissé par les entreprises wallonnes.

Mais l’Arabie Saoudite et les Emirats Arabes Unis sont également parmi les principaux destinataires des gros exportateurs d’armes que sont la France et le Royaume-Uni. Les intérêts économiques en jeu sont tels qu’ils bloquent toutes les discussions sur un embargo au sein du Conseil européen. Si la Belgique ne décide pas seule de mettre en place un embargo, elle pourrait à tout le moins faire entendre plus clairement sa voix au niveau européen et international, d’autant qu’elle rejoindra prochainement le Conseil de sécurité des Nations Unies. L’Allemagne, qui siégera également au Conseil de sécurité, a quant à elle déjà imposé un embargo sur ses exportations d’armes vers l’Arabie Saoudite en janvier dernier, et cela en raison « de l’instabilité de la région ».

En attendant, la coalition saoudienne bombarde Hodeïda et plonge le Yémen encore un peu plus loin dans le chaos humanitaire.