La société civile pour l’alternance démocratique en RDC

Quatre leaders d’organisations congolaises de défense des droits d’homme ont mené une mission aux Etats-Unis, à New York et Washington DC, du 13 au 20 mars derniers. Ils y ont notamment rencontré des élus américains, ainsi que des représentants du Conseil de sécurité des Nations Unies, à la veille du renouvellement du mandat de la MONUSCO, la force de maintien de la paix de l’ONU en République démocratique du Congo. De passage par Bruxelles sur le chemin du retour, la délégation s’est livrée à une analyse sans concession de l’impasse politique, alors que la tension est à son comble en RDC, suite à l’échec des négociations entre la majorité présidentielle et l’opposition.

Le 28 mars dernier, la CENCO, la conférence nationale des évêques congolais, a officiellement jeté l’éponge en tant que médiateur entre pouvoir et opposition, suite à l’échec des négociations concernant l’Accord de la Saint-Sylvestre, conclu in extremis à la fin de l’année 2016 pour sortir de la crise institutionnelle, alors que le second et dernier mandat du président Kabila était arrivé à expiration le 19 décembre. Cet accord devait permettre la mise sur pied d’un gouvernement de transition et l’organisation d’élections fin 2017.

Les évêques congolais trop isolés, la communauté internationale appelée à les épauler davantage

Jeau-Claude Katende de l’Association Africaine des Droits de l’Homme (ASADHO) a rappelé le contexte de tensions extrêmes : « On a vu la volonté de Kabila de ne pas lâcher le pouvoir. On a vu la volonté du peuple qu’il y ait une alternance. De ces deux volontés sont nées des confrontations en novembre et décembre ». Les évêques congolais ont ouvert une porte de sortie en prenant la tête des négociations et en appelant la population au calme. Mais depuis décembre, l’Accord est resté lettre morte.

Cet accord était soutenu par les quatre organisations membres de la délégation présente à Bruxelles, même si celles-ci n’ont pas pris part au dialogue conduit par les évêques. « Par manque de confiance », explique Jean-Claude Katende, Kabila n’ayant pas honoré les engagements pris lors de précédentes négociations. Cependant, « nous avons salué dans le texte deux conditions essentielles : la première, c’est que Kabila ne se représente pas. La seconde, que la Constitution ne puisse pas être modifiée. Mais cet accord est bloqué et ce blocage vient du camp Kabila ».

Jean-Claude Katende démontre pourquoi, trois éléments à l’appui. Dès l’origine, le président se serait engagé du bout des lèvres, en signant l’Accord avec réserve. Parce que celui-ci n’était pas endossé par un groupe mené par le Premier ministre Samy Ntita Badibanga, aurait argumenté le clan présidentiel. Pourtant, l’absence de consensus au sein de sa majorité n’a pas empêché Joseph Kabila d’endosser un texte précédent, sans réserve, suite au dialogue de l’OUA qui avait abouti en octobre 2016 à un accord entre le pouvoir et une minorité de l’opposition. Ensuite, plus tard, la signature de l’Accord de la Saint-Sylvestre devait s’accompagner de mesures de décrispation. Or, si des détenus ont été libérés, les autorités n’aurait pas été « au bout de la démarche : il n’y a pas eu de mesures pour que les personnes en exil puissent rentrer ; le gouvernement continue à arrêter des gens, dont un député national ». Enfin, le dernier élément de blocage déterminant, c’est la nomination du Premier ministre. Le président estime pouvoir choisir parmi une liste de candidats fournie par l’opposition. Pour celle-ci, l’Accord stipule clairement que le président ne fait que nommer le Premier ministre désigné par le Rassemblement de l’opposition. A cela s’est ajouté un dernier élément de blocage suite à la mort d’Etienne Tshisekedi, qui devait présider le Conseil de suivi de la transition, en tant que président du Conseil des sages du rassemblement de l’opposition. Le nom de Pierre Lumbi, qui lui a succédé à la tête de ce Conseil des sages, a été refusé par la majorité présidentielle, alors que l’accord du 31 décembre dernier stipule clairement que ce poste revient au président du Conseil des sages du Rassemblement de l’opposition.

« Nous entendons des critiques sur l’opposition qui serait désorganisée, trop focalisée sur la personne d’Etienne Tshisekedi », l’ex leader de l’UDPS, pierre d’angle du Rassemblement, décédé en février 2017. « Mais aujourd’hui, son fils Félix Tshisekedi est soutenu par le Rassemblement, tout comme Pierre Lumbi à la tête du Conseil des sages ».

Comment sortir dès lors de l’impasse actuelle ? La délégation demande à la communauté internationale d’exercer une pression maximale sur le président Kabila pour qu’il accepte d’appliquer sans réserve l’accord de la Saint-Sylvestre. En décembre dernier, s’il a été contraint d’avancer, dit-elle, c’est sous le coup de cette pression, dont font partie les sanctions. Il importe aussi d’épauler davantage les évêques congolais, trop isolés dans leur travail de médiation, et d’élargir le mandat de la MONUSCO au soutien logistique pour l’organisation des élections.

Pour une enquête indépendante au Kasaï central

Thimothée Mbuya de l’asbl Justicia met en lumière la multiplication de foyers de violences dans plusieurs régions du pays, dont le dernier en date dans le grand Kasaï. Dans cette vaste région recouvrant cinq provinces, la communauté internationale découvre l’ampleur des violences opposant les forces de l’ordre et les miliciens se réclamant du chef coutumier Kamuina Nsapu. Dans le Kasaï central, berceau de cette révolte née en août 2016, des enquêteurs de l’ONU ont dénombré dix fosses communes en deux endroits à peine, à Demba et Tshimbulu, tandis que des témoignages mentionnent l’existence d’autres tombes collectives. Deux enquêteurs de l’ONU en mission au Kasaï ont été assassinés et leurs dépouilles retrouvées le 29 mars.

« Une commission d’enquête a été mise en place par l’auditorat militaire. Mais elle ne va pas déboucher sur des poursuites. Le gouvernement ne dit pas que des fosses existent... Sa stratégie, c’est de faire taire les revendications pour éviter la création d’une commission d’enquête internationale. Mais heureusement, la justice internationale obéit au principe de complémentarité : si un pays ne rend pas justice correctement, la Cour pénale internationale peut se saisir du dossier ». Et la CPI doit entrer en action, pour Thimothée Mbuya et ses collègues. Après la découverte du corps des deux experts, le Secrétaire général de l’ONU, António Guterres a d’ailleurs indiqué que les Nations unies allaient mener une enquête et faire tout leur possible pour que « justice soit faite ».

Thimothée Mbuya Baya souligne le fait que ces violences provoquent des déplacements de population et retardent l’organisation des élections.

Réduire les forces de la Monusco, un mauvais signal

Le 31 mars, le Conseil de sécurité des Nations unies a voté à l’unanimité une réduction – heureusement limitée – du nombre de militaires et de policiers de la force de maintien de la paix en République démocratique du Congo. Les Etats-Unis, principaux bailleurs des missions de maintien de la paix sur le continent africain et de la Monusco à hauteur de 1,2 milliards d’euros, désirent en effet réduire leur engagement financier. En pratique, la mission de l’ONU en RDC était déjà en sous-effectif (16 215 hommes sur les 19 815 membres prévus) et devrait se passer à l’avenir de 500 Casques bleus sur le terrain.

La délégation, explique Floribert Anzuluni, avait pourtant plaidé pour un maintien et même un renforcement de la mission des Nations-Unies, au Kasaï et à Kinshasa, notamment. « Malgré la faiblesse de cette mission censée protéger les civils mais qui n’a pas empêché les massacres, par exemple sur le territoire de Béni, il est essentiel de la maintenir.  »

« Il est aussi essentiel d’évaluer la qualité des militaires sur le terrain. Afin de mieux protéger les civils, en portant une attention particulière aux activistes des droits de l’homme, aux journalistes, aux opposants. Les manifestations sont interdites. La Cenco a géré la situation fin 2016, sans quoi la population n’aurait pas accepté l’accord. Mais aujourd’hui, les évêques sont dépassés. » Le Conseil de sécurité, suite aux pressions de certains de ses membres dont la France, a toutefois élargi le mandat de la MONUSCO, pour qu’elle puisse assurer un soutien logistique pour l’organisation des élections.

Floribert Anzuluni tire encore la sonnette d’alarme à propos du travail de la Ceni, « la Commission électorale indépendante qui n’a d’indépendante que le nom. Elle dit avoir enrôlé 20 millions de personnes. Il faut un expert de haut niveau pour contrôler la Ceni. Cette demande semble avoir été entendue, d’autres vont dans le même sens », selon les échos recueillis auprès du Conseil de Sécurité.

Par contre, les contacts à Washington DC du côté de la nouvelle administration américaine ont été plus difficiles. « La pression finale exercée par Obama fin 2016 ne sera plus d’actualité, mais nous espérons qu’un responsable sera désigné pour maintenir malgré tout une pression », même réduite.

Paul Nsapu conclût le récit de la mission. Si les attentes de la délégation n’ont pas toutes été rencontrées, ses membres sont repartis avec une série de demandes dans leur valise. « On nous a demandé de nous impliquer dans la préparation, l’organisation des élections. Avec une attention particulière aux violences préélectorales qui créent une situation propice au maintien de Kabila au pouvoir. Il faut remettre sur le tapis cette question électorale. Car même si un Premier ministre et un gouvernement sont désignés, nous risquons d’arriver en décembre sans indications claires. Cet enjeu n’est pas assez suivi par l’opposition et la société civile. Les organisations de défense des droits de l’homme doivent relancer l’impulsion dans la population. Nous sommes des lanceurs d’alerte. »

Le mécontentement de la population, après avoir été contenu en décembre grâce à la médiation de la CENCO, est appelé à s’exprimer dans les rues le 10 avril, à l’appel de l’UDPS et de l’ancien gouverneur du Katanga Moïse Katumbi. D’ici là, le 3 avril a été décrété « ville morte » à Kinshasa et une grève générale a été annoncée pour le 5 avril par les syndicats.
La population est excédée par l’impasse politique persistante et la crise économique qui s’aggrave de jour en jour et rend son quotidien de plus en plus difficile à assurer. Plus que jamais, la situation est délétère et le pays s’apparente à un baril de poudre sur le point d’exploser.