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Le décentrage progressif du monde

Arnaud Zacharie Arnaud Zacharie
8 février 2010

Le G20, qui concentre près de 90% du PIB mondial, a depuis peu supplanté le G8. L’émergence de ce nouveau cercle pour coordonner l’économie mondiale est l’un des signes que le monde devient multipolaire. Il reste à prendre en compte les intérêts des 172 autres Etats membres de l’Assemblée générale des Nations unies.

Fernand Braudel a décrit l’histoire économique comme une succession à travers les siècles d’« économies-monde » fondées sur un centre économique autour duquel se déclinent une semi-périphérie (la zone intermédiaire aux alentours de la ville ou de la nation dominante) et une périphérie (zone dépendant économiquement du centre).
Les processus de « décentrage/recentrage » sont rares mais importants, comme le décentrage en Europe de Venise vers Anvers en 1500, puis vers Gênes en 1550-60, avant le décentrage vers Amsterdam en 1600 et pour près de deux siècles.

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Avec le décentrage vers Londres entre 1780 et 1815, l’économie-monde passait d’un « centre-ville » à un « centre-nation », avec la constitution d’un véritable marché national britannique ayant Londres pour capitale. Le dernier recentrage vers New York a eu lieu vers 1930, après que l’« économie-monde » se fut transformée en « économie mondiale » entre la fin du 19e et le début du 20e siècle, avec le développement de ce que Sismondi appelait déjà, au début du 19e siècle, « un marché de tout l’univers ». Comme le résume Braudel : « Ces glissements vers la réussite ou l’échec correspondent à de vrais bouleversements. Si la capitale d’une économie-monde tombe, de fortes secousses s’enregistrent au loin, jusqu’à la périphérie  [1]. »

Déclin du centre et Asie émergente

Depuis quelques décennies, on constate un phénomène progressif d’érosion de la part des Etats-Unis dans le PIB mondial et d’augmentation de celle de l’Asie émergente. Plus récemment, l’émergence de la Chine et de l’Inde, deux poids lourds démographiques, s’est ajoutée à celle des « dragons » (Corée du Sud, Hong Kong, Taiwan et Singapour), tandis que les Etats-Unis essuyaient des déconvenues financières et militaires au début des années 2000. Aux pays asiatiques se sont en outre ajoutées quelques puissances régionales comme le Brésil, la Russie, le Mexique et l’Afrique du Sud. Les « BRIC » (pour Brésil, Russie, Inde, Chine), qui concentrent plus de 40% de la population de la planète, ont ainsi vu leur part dans le PIB mondial passer de 15 à 25% au cours de la dernière décennie, rattrapant le niveau des Etats-Unis.

Comme le résume Luiz Carlos Bresser-Pereira : « Dans les années 2000, le néolibéralisme et le mondialisme ont commencé à perdre le statut dominant dont ils avaient joui au cours des deux précédentes décennies, alors que l’hégémonie des Etats-Unis, fondée sur cette prédominance, décline nettement. Plusieurs facteurs entrent en jeu : l’échec des réformes néolibérales à impulser la croissance, le désastre politique de la guerre en Irak, la crise financière de 2007-2008 aux Etats-Unis, les élections d’hommes politiques nationalistes et de gauche en Amérique latine et, enfin et surtout, le déplacement du centre économique mondial des Etats-Unis vers l’Asie [2]. »

Michel Aglietta ajoute que la crise actuelle renforce ce décentrage progressif : « Tandis que les pays occidentaux vont connaître la récession, les pays asiatiques et certains pays émergents ne seront affectés que par le simple ralentissement d’une activité qui demeurera soutenue. Le centre de gravité de l’économie et de la finance aura tendance à se déplacer vers l’Est [3]. »
Certes, l’écart reste conséquent et les Etats-Unis sont loin d’avoir dit leur dernier mot. Comme le constate Thomas Snégaroff : « Contrairement à tous les empires qui se sont effondrés, et que l’Amérique regarde avec angoisse, craignant d’y déceler son destin, aucune puissance potentiellement rivale n’a aujourd’hui intérêt à la voir s’effondrer. Tel est l’un des grands enseignements de la crise actuelle [4]. » Néanmoins, comme le résume Sebastian Santander : « L’émergence de nouvelles puissances participe à la décentralisation progressive du monde [5]. »

Vers un monde multipolaire

Le remplacement du G8 par le G20 pour coordonner l’économie mondiale reflète l’apparition d’un monde multipolaire. L’élargissement du directoire mondial à des puissances émergentes du Sud est en soi positif, tant il reflète l’évolution des relations internationales. Mais cela ne représente nullement une fin en soi. En effet, cela ne garantit en rien l’avènement d’un véritable système multilatéral de démocratie mondiale. Le G20, qui concentre près de 90% du PIB mondial, pourrait en effet se limiter à prendre des décisions dans l’intérêt de ses membres, mais sans tenir compte des intérêts des 172 autres Etats membres de l’Assemblée générale des Nations unies. C’est pourquoi, parmi les nombreux défis posés par l’émergence d’un monde multipolaire, celui qui consiste à garantir son caractère démocratique n’est pas le moindre.

[1Civilisation matérielle, économie et capitalisme. XVe-XIIIe siècle : Le temps du monde, F. Braudel, Armand Colin, 1979, p. 28.

[2Mondialisation et compétition. Pourquoi certains pays émergents réussissent et d’autres pas, L. C. Bresser-Pereira, La Découverte, 2009, p. 43.

[3La crise, M. Aglietta, Michalon, 2008, p. 55-57.

[4Faut-il souhaiter le déclin de l’Amérique ?, T. Snégaroff, Larousse, 2009, p. 124.

[5L’émergence de nouvelles puissances. Vers un système multipolaire ?, S. Santander (dir.), Ellipses, 2009, p. 237.

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