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Que pense la société civile de l’accord de paix en Colombie ?

Stephane Compère Stephane Compère
31 octobre 2016

Les rebondissements s’enchainent en Colombie : fin de 4 ans de négociations entre le gouvernement colombien et la guérilla des FARC ; signature finale de l’accord de paix le 24 août ; rejet par referendum de l’accord par la population colombienne le 2 octobre ; prix Nobel de la paix pour le Président Santos ; annonce des négociations avec l’autre guérilla (ELN) ; prolongation du cessez-le-feu avec les FARC jusqu’au 31 décembre ; mobilisations de soutien au processus de paix ;… Mais que pense la « société civile » de cet accord ? Le 10 octobre dernier, lors d’une conférence-débat à Bruxelles, cinq représentant(e)s d’organisations et de coordinations colombiennes [1] nous faisaient part de leurs craintes et propositions suite à la victoire du « non » au référendum.

La signature le 24 août dernier d’un « Accord final pour la cessation du conflit et la construction d’une paix stable et durable » [3] entre le gouvernement colombien et les FARC (Forces Armées Révolutionnaires de Colombie - la principale guérilla en activité) était une étape décisive menant à la fin de 52 années de conflit armé en Colombie [4]. Pour légitimer cet accord, le président José-Manuel Santos, a voulu le soumettre à l’approbation du peuple colombien lors d’un referendum le 2 octobre 2016 dernier. Nombreux pensaient que l’accord susciterait une mobilisation populaire importante, vu l’aspect historique du processus. C’était sans doute sans compter sur un certain nombre de freins, résistances, manipulations médiatiques, jeux politiques qui favorisèrent son rejet par une courte majorité (50,21 %) et surtout le taux très élevé d’abstention (plus de 60 %).

Sentiments contrastés sur les négociations

Si la majorité des organisations de la société civile travaillent depuis de nombreuses années pour une paix durable et juste, les négociations entre le gouvernement et les FARC menées à La Havane depuis quatre ans génèrent des sentiments contrastés. La grande majorité a toutefois appuyé les négociations, y voyant une rare opportunité historique pour arriver à la paix, face à ceux qui prônent le statut quo ou la prolongation du conflit jusqu’à une victoire militaire qui ne vient pas depuis plus de 50 ans.

Les mouvements sociaux ont d’abord accompagné le processus de négociation en demandant au gouvernement de pouvoir y participer. Or, à beaucoup, cette participation aura été refusée et pour les autres, s’ils ont été invités à La Havane, ils ont plus l’impression d’avoir été manipulé que d’avoir été réellement entendu.

Pour la Fondation Nydia Erika Bautista, le processus a été fait « d’en haut » et na pas été le fruit d’une construction par « la base ». Mais, même si l’accord signé est loin de les satisfaire entièrement, beaucoup reconnaissent qu’on n’aura jamais été aussi loin dans le processus de paix. Certaines de leurs propositions auront alimenté le document de l’accord, par exemple en termes de violences sexuelles faite aux femmes, de justice transitionnelle [5] ou de réforme rurale. C’est pour ces raisons que la plupart se sont prononcées en faveur de l’accord lors du référendum du 2 octobre. Non pas par soutien au Président Santos, qui, ne l’oublions pas, a été de nombreuses années ministre de l’Intérieur de l’ancien président A. Uribe, mais pour parvenir à la paix.

Fort de la signature de l’accord, le président Santos a voulu le « bétonner » en organisant ce référendum. Ce fut donc le rejet par une courte majorité et une forte abstention. Cela reflète une forte polarisation de la société colombienne, entre ceux qui voient l’accord comme une opportunité et ceux qui le voient comme une menace à leurs propres intérêts. Même si ce n’est pas toujours le cas, on remarque tout même un vote plus important du « oui » dans les zones de conflit. Signe sans doute que les plus affectés par le conflit sont les plus favorable à la paix ? Mais les organisations présentes à la conférence de Bruxelles dénoncent également que les « ex-paramilitaires » gardent une présence effective dans de nombreuses régions. Si on voit que Bogota a voté plutôt pour le « Oui », certaines zones où se retrouve une immigration venant de régions menacées ont voté « Non ». Signe que le contrôle paramilitaire est encore présent, de même dans d’autres régions.

Pour ces organisations sociales, une des raisons du haut taux d’abstention dans les zones rurales vient également de la difficulté et du coût élevé pour les populations rurales de se rendre dans les lieux de vote. De même, certains auraient été menacés de ne pas pouvoir rentrer dans leurs villages s’ils allaient voter. Mais, pour la représentante d’Asociación de Trabajo Interdisciplinario (ATI), l’abstention est aussi le reflet d’une précipitation et d’un manque d’espace de débat et de pédagogie de la part du gouvernement. Comme si le « Oui » allait aller de soi.

La victoire du « Non » est aussi la convergence d’une série d’intérêts. L’opposition tenace de l’ancien président Alvaro Uribe n’explique pas tout. Même si celui-ci, probablement déjà la tête dans la course pour l’élection présidentielle de 2018, s’est constamment opposé aux négociations, d’autres acteurs ont plombés les espoirs du « Oui ». Ce fut le cas de la position étrangement « neutre » d’une partie de l’Eglise catholique et de la position carrément hostile d’une grande partie des évangélistes, qui ont mené une campagne de dénigrement sur « l’idéologie du genre » [6], dénonce Sisma Mujer.

Même les promoteurs de la campagne du « Non » ont avoué quelques manipulations. Dans une confession surprenante au journal La Republica [7] le 5 octobre, le directeur de la campagne du « Non », Juan Carlos Vélez, déclarait que « la stratégie était de cesser d’expliquer les accords pour centrer le message sur l’indignation » : en mettant l’accent, selon les publics sur différents aspects comme le « non à l’impunité » (pour les FARC), les risques sur l’éligibilité des guérilleros, la réforme fiscale ou encore la peur pour les régions frontalières du nord, de se transformer en « nouveau Venezuela » [8].

Mais les partisans du « Oui » ont sans doute aussi partiellement failli. Malgré de nombreuses démarches de sensibilisation, les organisations de la société civile ne seront pas parvenues à convaincre d’aller voter pour le « Oui ». Sans doute, sont-elles affaiblies par de nombreuses années de stigmatisations et de menaces, si elles n’ont pas disparues. D’ailleurs, les violations à l’encontre des défenseurs des droits humains et des dirigeants communautaires n’ont pas faiblit durant les négociations. Au premier semestre de 2016, le programme « Somos defensores [9] » a fait état de 314 actes de violence à leur égard, dont 35 assassinats et dont les 2/3 seraient présumés perpétrés par les groupes paramilitaires. Et cela n’a pas diminué depuis la signature de l’Accord, car malgré la diminution des menaces, on compte 63 agressions, dont 19 assassinats pour les mois de juillet à septembre 2016.

Repartir à zéro ?

Depuis le référendum, des mobilisations, surtout par des jeunes qui ne veulent pas perdre une occasion historique d’avancer vers une paix durable, se sont multipliées dans le pays pour défendre le processus de paix. Peut-être cette victoire du « Non » a-t-elle réveillé une partie de la population comme si certains, un peu comme lors du « Brexit », avaient regretté leurs votes ? Mais la lecture de ces mobilisations est différente selon les bords. Les partisans du « Non » y voyant un appel à renégocier/annuler complètement l’Accord, ceux du « Oui » une mobilisation pour un dialogue basé sur les acquis des négociations de La Havane. Au-delà des complexités juridico-constitutionnelles que pose la victoire du « Non », le président Santos a émis la volonté d’avancer rapidement et de parvenir à une nouvelle proposition pour la fin de l’année. Mais l’opposition ne se satisfera sans doute pas de ce qu’elle pourrait qualifier de changements cosmétiques et les débats pourraient se prolonger encore de nombreux mois.

Pour l’ATI, cela fait peser une nouvelle responsabilité sur les épaules des organisations sociales. Elles vont devoir faire preuve de pédagogie, en dépassant la polarisation du pays. Idem pour le gouvernement, que ces organisations vont également pousser à développer une réelle « pédagogie pour la paix », en l’invitant à une transformation politique de fond en Colombie, basée sur un approfondissement démocratique, une participation citoyenne et un changement culturel (sortir d’une vision « bons/méchants » issue de plus de 50 ans de conflit). « Ce serait l’opportunité d’ouvrir un débat national pour permettre une restructuration globale pour une paix durable ». Elles ont réitéré leur demande de participation accrue dans les prochaines négociations. Beaucoup ne sont pas favorables à une réouverture de l’accord. Le risque est grand de voir ce qui a été acquis lors des négociations être supprimé, amendé ou édulcoré. Et s’il y a renégociation, ce serait avec qui ? Sur quels aspects ? De nouveaux points seront abordés ? L’ex-président A. Uribe en appelle aussi à un « grand pacte national pour la paix ». Dans un communiqué il affirme que : « Nous voulons tous la paix, ce qui nous inquiète est la nécessité d’introduire des réformes dans les textes de La Havane » [10]. Reste à savoir quelles réformes et si ce n’est pas une stratégie pour renvoyer les négociations pour quatre autres années ou plus !

Enfin, les organisations font remarquer que le dialogue de La Havane n’a pas permis de débattre du modèle économique. La fin du conflit pourrait par exemple avoir comme conséquence un approfondissement du modèle basé sur l’exportation des matières premières. Une partie des territoires contrôlés par les FARC, une fois celles-ci démobilisées, risquent de passer dans les mains de grands propriétaires terriens, voire de (ex-)paramilitaires. Les conflits « territoriaux » et la répression de la protestation sociale sont liés à ce contrôle territorial dans les zones de production pour l’agro-exportation ou de minerais. La participation et l’appropriation par la société civile pour l’application et le « monitoring » d’un accord de paix juste et durable sera d’autant plus indispensable.

[1Les organisations représentées : Corporación Humanas ; Sisma Mujer ; Asociación de Trabajo Interdisciplinario (ATI) ; Nodo Antioquia Coordinacion Colombia Europa Estados Unidos (CCEEU)/ACASA ; Fundación Nydia Erika Bautista.

[2Les organisations représentées : Corporación Humanas ; Sisma Mujer ; Asociación de Trabajo Interdisciplinario (ATI) ; Nodo Antioquia Coordinacion Colombia Europa Estados Unidos (CCEEU)/ACASA ; Fundación Nydia Erika Bautista.

[4Voir notamment : Carine Thibaut : Colombie : la fin du conflit à l’horizon www.cncd.be/Colombie-la-fin-du-conflit-a-l

[5Sur ce sujet, les plateformes représentant 500 organisations colombiennes de défense des victimes et des droits humains ont demandé au gouvernement et aux guérillas que soit respectée la justice transitionnelle prévus dans l’accord de paix (en espagnol) : http://www.colectivodeabogados.org/?Victimas-y-organizaciones-de-Derechos-Humanos-piden-en-una-carta-a-Santos-las

[8Référence à la situation politico-économique au Venezuela considérée comme catastrophique par la droite latino.

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