Un sommet de tous les dangers
Aujourd’hui a lieu à New York un évènement spécial des Nations Unies, en vue d’évaluer les progrès réalisés dans l’atteinte des Objectifs du millénaire pour le développement (OMD). Alors qu’il reste à la communauté internationale, un peu moins de 900 jours pour tenir ses promesses, cette rencontre, qui est le point culminant de toutes les discussions sur la pauvreté et le développement lors de cette semaine ministérielle de l’ONU, laisse une impression de déjà-vu.
La plupart des OMD ne seront pas atteints dans la majorité des pays en développement, même si les quelques pays émergent ont tiré les scores vers le haut en matière de lutte contre la pauvreté et l’insécurité alimentaire notamment. En annonçant « nous pouvons vaincre la pauvreté », l’ONU tente en fait d’arracher un engagement pour un dernier coup d’accélération des efforts de la part des membres de l’Assemblée générale, d’ici à 2015, échéance fatidique. Pourtant, de façon générale, l’aide publique pour le développement est en baisse, tant à l’échelle internationale, que parmi les principaux pays donateurs, notamment européens. Dans le même temps, cette 68e AG des Nations Unies se veut le point de départ pour donner les grandes lignes de ce qui devra être l’essence d’un prochain cadre international pour le développement. Et c’est là que les choses se compliquent, et que cette semaine de rencontres au plus haut niveau des représentations à l’ONU, risque de tourner en une grand-messe supplémentaire.
Plusieurs écueils à éviter, si l’on ne veut pas retomber dans les limites récurrentes des dialogues internationaux.
Une véritable transparence une participation démocratique des principaux concernés
Des efforts considérables ont été déployés depuis plusieurs mois pour impliquer les « principaux concernés ». Plusieurs consultations régionales ont été réalisées par le service de liaison des organisations non gouvernementales de l’ONU, en Asie et dans le Pacifique, en Amérique Latine et dans les Caraïbes, en Europe et en Amérique du Nord, en Afrique, et dans les pays arabes. Sans conteste, la principale préoccupation partagée dans toutes ces contributions, elle celle liée aux inégalités, partout croissantes. Et pourtant, cette voix convergente, si elle a l’occasion de se faire entendre dans les plénières ou les sessions parallèles organisées en nombre à New York, peine encore à être traduite concrètement dans les documents de synthèse. Que ce soit par le Panel de personnalités de haut niveau rassemblé par le secrétaire général Ban Ki-moon et qui a rendu son rapport en mai de cette année, proposant 12 objectifs ; ou encore dans le rapport du secrétaire général lui-même, la question des inégalités bien que reconnue, ne fait pas l’objet d’une proposition d’objectif spécifique, et n’est même pas reprise comme une variable à la lumière de laquelle tous les autres objectifs devraient être évalués.
Un seul agenda pour l’ensemble des pays.
Autre défi, s’adresser à tous, en adoptant un cadre universel pour le développement, dans lequel les deux plus grands enjeux de notre époque sont pris en charge : la lutte contre la pauvreté et le développement durable. Ici encore, bien que les Nations unies soient le niveau le plus légitime pour négocier des accords et des engagements à l’échelle mondiale, la machine onusienne est rattrapée par sa lourdeur bureaucratique et son monopole technocratique. Bien que les États s’engagent à œuvrer pour « un cadre unique et un seul ensemble d’objectifs de nature universelle et applicable à tous les pays » et que les principes de Rio soient réaffirmés, avec une référence spécifique aux responsabilités communes mais différenciées, on ne perçoit pas encore concrètement qui va prendre la direction et comment on veillera à ne pas perdre une roue du carrosse.
Éviter la politique du plus petit commun dénominateur, et le nivellement par le bas
Le consensus général, le minimum acceptable, prend habituellement des allures de liste de bonnes intentions. En effet, qui peut être contre le renforcement du partenariat mondial, la mobilisation efficace de toutes les ressources publiques et privées, domestiques et internationales ; ou encore la réaffirmation de l’importance de promouvoir les droits humains, la bonne gouvernance, l’État de droit, la transparence et la responsabilité à tous les niveaux ? Dans ce document final de l’évènement spécial sur les OMD, on n’entre pas encore suffisamment dans les détails de ce qui devra nous mobiliser pour le futur, au-delà de 2015. Les lignes générales restent très générales, et il faudra attendre la prochaine AG de septembre 2014 pour que démarre le processus de négociations intergouvernementales qui mènera à l’adoption du nouveau programme de développement, en septembre 2015. Pourtant, les sujets mis en lumière aujourd’hui et leur formulation généraliste ne sont pas le fruit du hasard. Ils révèlent en réalité les difficultés majeures de la négociation et du dialogue multilatéral sur fond de crises globales multiples.
Que ce soit dans ce processus, ou dans d’autres, le plus difficile reste d’obtenir des engagements contraignants, en vertus desquels chaque pays contribuera à la hauteur de ses responsabilités, à l’aide publique au développement, au financement pour le climat, ou encore à la régulation financière internationale afin de freiner l’évasion de moyens considérables, tout en assurant une redistribution par des taxes sur les transactions financières par exemple. Le danger est qu’en voulant avoir tout le monde autour de la table, on évite les détails et précisions qui fâchent. A cet égard, mentionner « la nécessité que le secteur privé s’engage dans des pratiques responsables » est interpelant. Dans le même temps d’autres agendas et propositions déjà bien avancés et qui vont dans ce sens sont passés sous silence, à commencer par celui du travail décent qui avait pourtant fait l’objet d’un consensus en 2010 comme chantier prioritaire pour le développement.
Au fond, la question principale est celle de la marge politique qui sera laissée à chaque pays, pour adopter des mesures effectivement centrées sur les intérêts de la population, et selon des modes de gouvernance effectivement démocratiques. Car si l’on entend les recommandations issues des consultations régionales, on ne pourra pas ignorer l’appel convergent et récurrent à un rôle accru des États. Une gouvernance démocratique et une régulation de l’exploitation des ressources dans les limites de la planète, mais également la redistribution des richesses et de la protection des droits de chacun avec une attention particulière pour ceux qui sont systématiquement marginalisés. Voici ce que nous attendons du prochain cadre international pour le développement.
Oumou Zé, présente à la 68e AG des Nations unies.




