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Multi-culture

Une après-midi avec des artistes burkinabè

Julien Truddaïu Julien Truddaïu
12 février 2013

Tenter sa chance au Nord est tentant, mais certains artistes burkinabè ont décidé de rester ou de revenir au pays pour développer leur discipline. Nous avons passé une après-midi avec eux.

En Afrique, nombreux sont les artistes qui rêvent de jours meilleurs au Nord. Certains espèrent prendre la direction de l’Europe pour y exercer leur art et y percer, à l’image de l’Ivoirien Tiken Jah Fakoly ou des Maliens Amadou et Mariam qui vivent d’ailleurs entre Paris, Abidjan ou Bamako, développant et alimentant leurs projets, tels des vases communicants. Mais tous les artistes africains ne font pas le même rêve ou, du moins, certains tentent de développer leur discipline artistique dans leur pays, parfois après un séjour en Europe. Aristide Tarnagda, Irène Tassembedo, Smockey et Ildevert Méda sont de ceux-là. C’est à Ouagadougou, au Burkina Faso, que nous les avons rencontrés lors d’une après-midi riche en discussions dont voici quelques fragments.

« Ce sont les élites qui partent développer l’art dans d’autres pays  »

Fin de matinée dans le quartier de Gounghin à Ouaga. C’est dans l’arrière-cour du maquis de la Cour des miracles que nous avons rendez-vous avec Aristide Tarnagda, jeune auteur et comédien de théâtre. Depuis quelques années maintenant, il parcourt l’Europe pour jouer et écrire des pièces, tout en restant la plupart du temps chez lui, au Burkina Faso. « Ici comme ailleurs, le travail d’écriture ne bénéficie que d’une considération morale mais pas de structure d’appui comme des bourses d’écriture. L’édition et la création restent difficiles quand on est auteur de théâtre. Être comédien me facilite la vie.  » Si Aristide est resté dans son pays, c’est qu’il est «  convaincu que personne ne fera le Burkina à ma place, ni à celle de mon fils ou de mon père. Partir n’est pas la solution. Quand tu regardes autour de toi, ceux qui partent, ce sont les bras valides, ce sont ceux qui devraient rester au village auprès des vieux pour qu’ils leur transmettent un certain nombre de savoirs, mais aussi pour les soutenir. Ce sont les élites qui partent travailler et développer l’art dans d’autres pays.  »

Aristide réfléchit et ajoute qu’il changera peut-être d’avis. « C’est un peu schizophrénique parce que je pense qu’on n’appartient pas à un lieu. La question pour moi qui est fondamentale, c’est : qu’est-ce qu’on fait quand on part et qu’est-ce qu’on fait si on reste ? »

« Si on ne peut pas aller à l’école ailleurs, on amène l’école ici »

Entre deux coups de fil, Irène Tassembedo nous reçoit dans son bureau de Ouagadougou. Cette danseuse et chorégraphe a étudié à l’école Mudra à Dakar, fondée dans les années ‘70 par Maurice Béjart. A 55 ans passés, elle fait partie du « lot des ‘vieilles mères’ comme on dit  ». « Je suis la plus vieille danseuse de Ouaga, du Burkina et presque de l’Afrique. » Elle a connu une carrière internationale qui l’a amenée à faire le tour du monde, mais, affirme-t-elle, « le Burkina Faso a toujours été mon chez-moi. J’ai toujours fait en sorte que mes spectacles passent ici. Je peux dire que j’avais mon pied-à-terre en France mais que j’étais toujours ici.  »

En 2007, Irène décide de revenir s’installer au Burkina Faso pour exercer son travail de chorégraphe pour des événements comme le Festival panafricain du cinéma et de la télévision ou les Récréatrales [1]. Elle fonde ensuite son école de danse en 2009 pour transmettre son expérience et ouvrir un espace de création. « J’ai beaucoup reçu et c’est normal de partager mon expérience avec les danseurs et danseuses qui sont ici. J’ai eu la chance de pouvoir monter une école artistique. Si on ne peut pas aller à l’école ailleurs, on amène l’école ici. »

« Ils ont compris que le hip-hop pouvait être dangereux »

Vers 13 heures, quand le soleil brûle, nous nous mettons à l’ombre avec Smockey, qui nous reçoit dans son studio de production ABAZON (en langue Bissa « il faut faire vite »). Après un rapide aller-retour dans l’armée française, Smockey termine ses études d’hôtellerie à Paris et revient à son premier amour, le hip-hop. « Je travaillais dans un restaurant où on faisait des concerts tous les soirs. Ca fourmillait de talents artistiques venus d’Afrique comme Salif Keita. Ça m’a donné envie de reprendre la musique. J’ai rencontré Alain Toko, un arrangeur camerounais qui avait travaillé sur le premier album d’Amadou et Mariam. Il m’a conseillé de m’essayer aux arrangements. Je me suis acheté un ordi avec un logiciel de son et j’ai commencé à programmer. De fil en aiguille, je me suis dit que c’était ça dont j’avais envie. »

Rentré plusieurs fois au Burkina Faso, il assiste aux violences suite à l’assassinat du journaliste Norbert Zongo [2]. « Il était temps de rentrer chez moi et de voir comment je pouvais contribuer à faire changer les choses. J’ai balayé un vieux magasin plein de poussière et j’y ai installé mon ordi et ma carte son.  »

Au début, Smockey faisait des chansons populaires et pas trop dérangeantes, « parce qu’il faut bien se faire connaître ». Le succès est au rendez-vous. Il devient le fer de lance du hip-hop burkinabè. Les radios jouent le jeu, elles diffusent en boucle ses productions. Puis, au fur et à mesure, les paroles se sont radicalisées. « A ce moment-là, les possibilités d’être diffusé et distribué se sont réduites. Ils nous ont mis un bâillon (rires). Ils ont compris que le hip-hop pouvait être dangereux  ».

Acteur majeur et engagé de la scène musicale nationale depuis plus de dix ans, Smockey permet à d’autres artistes de faire entendre leur voix, notamment grâce à son studio Abazon. . Il a d’ailleurs cofondé il y a quelques années AURA (Artistes unis pour le rap africain), un collectif de dix-sept rappeurs du continent unis autour d’un projet d’aide à l’enfance.

« S’il y a des choses à faire à l’autre bout du monde, ça doit prendre sa source ici  »

Le soleil est maintenant presque couché quand nous retournons au maquis de la Cour des miracles pour y rencontrer Ildevert Méda, comédien, metteur en scène et dramaturge. À plus de quarante ans, il est devenu en vingt ans de carrière une personne incontournable du théâtre et du cinéma burkinabè. «  Je suis de ceux qu’on appelle ‘la deuxième génération’, celle qui a voulu faire du théâtre son métier. Ceux qui nous ont formés et nous ont transmis l’envie avaient un métier à côté. Nous, nous ne faisons que ça. »

Malgré de nombreux voyages prolongés au Nord, et autant d’occasions de s’y installer, il a décidé de rester au Burkina. « Nous sommes partis à la recherche de financement pour pouvoir créer sur place, donner du boulot aux gens ici, faire bénéficier les jeunes de formations. Nous nous sommes mis, avec eux, à rêver local, à tout bâtir. Aujourd’hui, nous pensons que s’il y a des choses à faire à l’autre bout du monde, ça doit prendre sa source ici. Nous inventons tout à partir d’ici et nous sommes convaincus que si on travaille bien, ça peut devenir le phare du théâtre dans le monde. Nous n’avons plus de complexes à ce point de vue.  »

Saluant la énième personne le reconnaissant dans la rue, Ildevert, sourire aux lèvres, conclut cet après-midi d’entretiens : « Si on pouvait faire venir Peter Brook ici, ce serait plus simple que de laisser nos jeunes rêver de travailler aux Bouffes du Nord [3]. 90% se retrouveraient vendeurs dans des McDo et oublieraient leur passion. Ici, si on s’organise bien, on peut faire en sorte que les meilleurs viennent partager leur expérience avec nos jeunes, les aider, les édifier, les construire.  »

[1Lire Julien Truddaiu, Les Récréâtrales : le théâtre africain dans sa diversité et ses difficultés, dlm-demain le monde, n°11, janvier-février 2012.

[2Norbert Zongo est un journaliste burkinabè et l’ancien directeur de L’Indépendant. Son assassinat en 1998 a provoqué une vague d’émotion et de manifestations durement réprimées par les partisans du régime. Le journaliste enquêtait sur la mort mystérieuse du chauffeur du frère du président burkinabè Blaise Compaoré.

[3Peter Brook est un célèbre metteur en scène, réalisateur et écrivain britannique. Depuis le milieu des années ’70, sa compagnie est installée à Paris au théâtre des Bouffes du Nord.

Source : article publié dans dlm-demain le monde, n°14, mai-juin 2012.

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