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Rencontre

Vandana Shiva : « il est temps de mettre les lobbies du pétrole et les industriels devant leurs responsabilités »

Jean-François Pollet Jean-François Pollet
24 avril 2017

Imagine demain le monde - Féministe et militante écologiste, l’Indienne Vandana Shiva défend l’agroécologie, les petits paysans et combat les outrances du néolibéralisme, en particulier celles de l’agrobusiness. Alors que le monde change, avec l’arrivée de Donald Trump au pouvoir, elle explique pour Imagine demain le monde ses combats de demain.

En sari traditionnel, un éternel sourire accroché aux lèvres, Vandana Shiva a l’habitude de plonger son regard dans celui de son interlocuteur avant de lui répondre. Pour le jauger. Ou le convaincre. Ou peut-être pour le séduire. « J’ai été impressionnée par le refus wallon au CETA [1]. tous les pays européens l’ont approuvé sous la pression des lobbies et voilà que l’on découvre l’existence de la petite Wallonie qui prend tout le monde à contrepied. »

Il y a longtemps que Vandana Shiva a appris à s’opposer aux diktats des lobbies et des industriels. Au tournant du siècle, elle fut la première à dénoncer leur emprise sur l’agriculture indienne qui poussait les petits paysans au suicide. « Ces paysans se sont endettés pour acheter des semences à haut rendement sans rentrer dans leurs frais. alors, ils se sont endettés encore plus pour acheter des machines, ce qui n’a fait qu’aggraver leur situation. On leur disait qu’ils n’en faisaient jamais assez : ’Vous avez 500 cochons, il en faut 5 000.’ Les paysans du Nord vivent la même situation absurde. La politique agricole commune européenne bénéficie à 90 % aux très grosses exploitations. avec leurs subventions, les pays riches dépensent 4 milliards de dollars pour soutenir un système agricole industriel qui pénalise les petits fermiers du monde entier. »

Physicienne de formation, docteur en philosophie des sciences, cette figure de proue du mouvement altermondialiste s’est détournée d’une carrière académique pour se lancer dans la bagarre des idées et démonter cette science venue du Nord que les industriels ont imposée aux pays du Sud. Sa bête noire, c’est la « révolution verte » qui a changé le visage des campagnes indiennes dans les années 60, en encourageant la culture de variétés de céréales à haut rendement très dépendantes des intrants chimiques et des périmètres irrigués.

« Je fonde mes espoirs sur un mouvement de citoyens soucieux de préserver l’environnement et de consommer une nourriture saine »

« Ces transformations, dénonce Vandana Shiva, furent financées par la Fondation Rockefeller, elle-même fondée par la plus grande compagnie pétrolière du siècle dernier. La Fondation a également financé tous les prix Nobel de biologie, donnant une orientation décisive à leurs travaux. L’examen des archives de la Fondation montre combien sa vision de la biologie a conforté la domination actuelle de l’agro-industrie et suggéré l’idée de l’existence d’un déterminisme biologique avec toutes les préjugés xénophobes qui l’accompagnent. »

Selon elle, les efforts du Nord pour encourager la révolution verte n’étaient pas de l’ordre de la coopération, mais bien du business. « Le monde sortait de la guerre, il fallait trouver de nouveaux débouchés pour le pétrole. On s’est tourné vers l’agriculture. Il s’agissait seulement de vendre de l’énergie et de prolonger les relations de domination mises en place durant la période coloniale. On ne peut pas comprendre la puissance de la fondation Rockefeller et de son message scientiste tant que l’on n’a pas mesuré la domination du modèle agro-industriel dans le tiers-monde. »

En Inde, comme dans beaucoup de pays du Sud, les « révolutions » se succèdent depuis 60 ans. Elle a été « verte » dans les années 60, puis « biotechnologique » dans les années 80, avec l’introduction des organismes génétiquement modifiés qui devaient nourrir le monde. Et elle sera « intelligente » demain, quand la « smart agriculture », résiliente et faible émettrice de carbone répondra aux changements climatiques, poursuit l’activiste. « Cette agriculture dite climato-intelligente est fortement encouragée par la Fondation Gates. Pour ma part, je ne crois ni à l’altruisme de la fondation ni à l’intelligence de son modèle agricole. Je vois surtout une tentative de faire main basse sur le continent africain où se trouvent les deux tiers des terres arables en friche encore disponibles dans le monde. Quant aux changements climatiques qu’est censée combattre la ’smart agriculture’, ils sont provoqués pour moitié par le modèle d’agriculture imposée par l’agrobusiness et les fondations Rockefeller et Gates. »

La militante oppose à la science des fondations le seul mouvement qui à son sens est capable de répondre démocratiquement aux défis climatiques. «  Je fonde mes espoirs sur un mouvement de citoyens soucieux de préserver l’environnement et de consommer une nourriture saine. Réclamons la possibilité de cultiver dans le respect de la terre et le droit de choisir librement ce que nous mangeons. Dans un système autonome, où l’on fabrique son compost et sauvegarde ses semences, tout le monde est certain de se nourrir dans le respect de l’environnement. »

Fille d’un garde forestier et d’une agricultrice, Vandana Shiva a étudié au Canada avant de rentrer dans sa ville natale de Dehradun, sur les flancs de l’Himalaya, pour y créer sa première ferme biologique. Comment mieux s’opposer au productivisme énergivore de la révolution verte qu’en enseignant les techniques de l’agriculture biologique ? Et comment mieux prendre la défense des petits paysans qu’en leur offrant des formations ? « Les exploitations familiales nourrissent le monde, insiste-t-elle. Elles fournissent 70 % de la nourriture. Le reste, soit moins d’un tiers, vient de l’agro-industrie basée sur un système de production vorace en énergie fossile, en pesticides et en engrais chimiques. Tout cela pour produire des aliments de mauvaise qualité qui empoisonneront leurs consommateurs. Ceux qui s’inquiètent pour leur santé physique et celle de la planète, je les exhorte à défendre les petits fermiers parce qu’eux seuls produisent une nourriture saine, sans OGM ni hormones, dans le respect de l’environnement. »

284 000 paysans endettés se sont suicidés en 20 ans. Le mouvement Navdanya encourage les veuves et les enfants à reprendre la ferme familiale et à l'exploiter selon les principes de l'écologie.  (Crédit : © UN Photo/Mark Garten )

Sa lutte pour la survie des petits agriculteurs s’est accompagnée de bien d’autres combats : contre la firme américaine Monsanto qui impose ses OGM et ruine les paysans. Contre Coca-Cola, qui asséchait les nappes phréatiques de l’Etat indien du Kerala, laissant les populations sans eau, et dont elle a obtenu en 2005 la fermeture de l’unité de production. Contre le patriarcat, enfin, qui asservit les femmes.

« La justice climatique repose sur deux principes bien établis : le principe de précaution et celui du pollueur-payeur »

Vandana Shiva a porté haut les combats de l’écoféminisme, une idée née dans la foulée de Mai 68 [2], qu’elle a mise en œuvre en Inde en créant, notamment, le mouvement des Femmes diverses pour la diversité. Sa conception ? Les hommes veulent dominer la nature, comme ils dominent les femmes. Les lois et la tradition leur permettent de le faire. La science leur sert à dominer la nature. « Les hommes utilisent leur savoir pour s’opposer à la nature et la contrôler. Mais s’opposer à quelque chose ne permet pas de le comprendre. C’est une impasse. Il faut changer de paradigme, arrêter de croire que nous sommes quelque chose d’extérieur à la nature dont on pourrait s’emparer. Nous faisons partie de la planète et dépendons de ses ressources, nous devons en prendre soin. De son bien-être dépend le nôtre.  »

En 1999, elle réunit des scientifiques pour dénoncer, auprès de la Cour suprême, les essais de Monsanto sur le coton BT. « J’avais invité tout le monde sans distinction de sexe, précise-t-elle. Mais lorsque nous nous sommes trouvés devant la Cour, j’ai regardé autour de moi et me suis rendu compte que nous n’étions que des femmes. Si aujourd’hui, les OGM sont contestés, c’est grâce aux femmes, si les rivières n’ont pas disparu, si les semences ont pu être sauvées, c’est encore grâce aux femmes. » Pasionaria de la biodiversité, gardienne des sols et de la terre, protectrice des eaux et de l’air, elle suit avec attention la mobilisation internationale sur les changements climatiques. L’année dernière, lors de la COP21 à Paris, la Conférence des parties à la convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, elle a fait le déplacement dans la capitale française pour encourager la signature d’un accord ambitieux et appeler à une transition rapide vers une agriculture écologiquement responsable. Elle se félicite que la COP21 ait reconnu l’ampleur des problèmes que soulèvent les changements climatiques, tout en regrettant la faiblesse des engagements financiers en faveur des pays du Sud.

« En Inde, reprend Vandana Shiva, les épisodes de sécheresses et d’inondations sont de plus en plus graves. En 2013, dans ma région, sur les hauteurs de l’Himalaya, les pluies furent tellement violentes qu’elles ont tué 10 000 personnes et déplacé des milliers de familles. Récemment, les infrastructures assez anciennes, construites par les Anglais et qui avaient tenu jusqu’ici, ont été détruites. Je vous parle des conséquences de deux catas- trophes climatiques qui se sont produites à un endroit donné, or l’Inde connaît une cinquantaine de catastrophes chaque année. a l’échelle mondiale, des millions de personnes sont menacées dans le Sud. »

En réponse aux changements climatiques, celle qui fut couronnée du prix Nobel alternatif en 1993 réclame la justice climatique afin de corriger cette tragique ironie qui veut que les populations les moins responsables des désordres climatiques en soient les premières victimes.

Cette notion de « justice climatique » est un principe fort et reconnu dès 1992 à Rio lors du premier Sommet de la Terre. « La justice climatique repose sur deux principes bien établis, insiste-t-elle. Le principe de précaution d’abord, qui veut qu’une innovation dont on ne mesure pas l’impact précis sur l’environnement et la santé humaine ne sorte pas des laboratoires. Pour moi, les organismes génétiquement modifiés, dont le coton Bt de Monsanto, n’auraient jamais dû être mis en culture. L’autre principe est celui du pollueur-payeur. Nous connaissons les causes des changements climatiques : la déforestation, l’activité industrielle, les transports. Nous savons qui est responsable : les lobbies pétroliers, les industriels, l’agrobusiness. Il est temps de les mettre devant leurs responsabilités. Nous pouvons donc parfaitement leur demander de payer. »

« Le fondamentalisme religieux est le résultat d’une manipulation »

Femme de science et de combat, elle affirme cependant, tilak au front, sa spiritualité, et tient à distinguer la religion, « qui rapproche », des fondamentalismes, « qui opposent » : « Les fondamentalistes sont le résultat de la globalisation, cette même globalisation qui détruit la planète et les sociétés. On ment aux gens en les poussant à épuiser les ressources de la terre. Dans le même esprit, on leur ment sur le sens du bien et du mal, sur leur identité, leurs origines. Le fondamentalisme religieux est le résultat de cette manipulation.  »

De sa spiritualité, elle tire son éternel sourire et sa conviction qu’un ordre démocratique participatif et convivial est possible à l’échelle planétaire. « Je cultive l’espoir, conclut-elle, et le croise tous les jours sur mon chemin. J’ai créé des centaines de banques de semences, qui cultivent autant de jardins d’espoir. Chaque petit fermier qui aujourd’hui cultive écologiquement son champ est une raison d’être optimiste. Ils sont un million à s’être levés, ce sont autant de sources d’espoir. »

[1Le 20 octobre dernier, le gouvernement wallon a demandé des clari cations supplé- mentaires avant d’accepter de signer l’accord économique et commercial qui doit lier le Canada et l’Union européenne.

[2Le terme « écoféminisme », fut forgé en 1972 par Françoise d’eaubonne, cofondatrice du mouvement de libération des femmes (mlF), au sein duquel elle a créé le groupe « Écologie et féminisme ».

Les droits humains d’abord !



Disciplinons les multinationales, refusons une justice qui les privilégie.
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