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Vital Nshimirimana, les yeux de la société civile burundaise

Stéphanie Triest Stéphanie Triest
18 janvier 2017

Vital Nshimiramana est le délégué général de FORSC, le Forum pour le Renforcement de la société civile au Burundi. Avec le Forum, l’homme a pris la tête de la campagne « Halte au troisième mandat » en janvier 2015 : 304 organisations s’unissent alors pour dire non au 3e mandat du président Nkurunziza, réélu depuis au terme d’un scrutin contesté car contraire à la Constitution et aux Accords d’Arusha. Une opposition réprimée dans le sang. La majorité des opposants au troisième mandat – et plus particulièrement ceux qui ont organisé ou participé aux manifestations pacifiques – a dû prendre la route de l’exil. C’est le cas de Vital et d’autres membres de FORSC, réfugiés au Rwanda voisin. Depuis Kigali, le Forum, partenaire du CNCD-11.11.11, utilise la dernière arme à sa disposition contre les crimes du régime : le pouvoir d’informer. Vital était de passage à Bruxelles fin 2016. Entretien.

Il y a un an, en décembre 2015, les autorités orchestrent une répression meurtrière dans plusieurs quartiers de Bujumbura. A l’époque, plus de 200 victimes sont répertoriées. Vous devez fuir.

« Il y a eu des manifestations pacifiques dans le cadre du mouvement ’Halte au 3e mandat’. Elles ont été réprimées dans le sang par le régime qui a surtout visé les jeunes manifestants. Depuis le début des manifestations en avril 2015, 320 000 personnes ont quitté le pays. Plusieurs rapports indiquent que plus d’un millier de personnes ont été tuées. Et nous ne parlons ici que des défunts identifiés. Chaque semaine, les organisations de défense des droits de l’homme relèvent des dizaines de cas d’enlèvements, notamment dans la zone de Musaga, à Bujumbura, une commune souvent assiégée par la police et les milices Imbonerakure (des milices de jeunes majoritairement Hutus armés par le pouvoir, ndlr). Celles-ci prétendent y chercher des armes et en profitent pour procéder à des arrestations arbitraires. Ceci, nous le savons grâce à nos observateurs sur le terrain mais aussi grâce à de nombreux citoyens, des « observateurs invisibles », qui ne s’affichent pas mais qui nous envoient des informations via les réseaux sociaux comme Whatsapp ou Facebook. Ils prennent des images et les partagent. De cette manière, nous pouvons vérifier ces informations et relever les violations qui se déroulent au Burundi. »

Les ONG, dans la ligne de mire

« Le rôle joué par la société civile a exposé nos organisations à des représailles. Le 19 octobre 2016, le ministère burundais de l’Intérieur a ordonné la radiation de cinq ONG de défense des droits humains à savoir l’APRODH (Association pour la protection des droits humains et des personnes détenues), le FORSC, le FOCODE (Forum pour la Conscience et le Développement), le RCP (le Réseau des citoyens probes) et l’ACAT-Burundi (l’Action des Chrétiens pour l’abolition de la torture). Une dizaine d’autres associations sont suspendues, depuis octobre 2015 pour certaines. Nos comptes ont été gelés depuis 2015. Cette décision du gouvernement est illégale. Nous ne pouvons l’accepter. Car tous les indicateurs le montrent, la situation se dégrade : le gouvernement a suspendu sa collaboration avec le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme, les experts se sont vu interdire l’accès au territoire. Le Burundi s’est retiré de la CPI, la Cour Pénale Internationale (une première mondiale, un retrait annoncé après la décision de la CPI d’ouvrir un examen préliminaire sur les meurtres, les cas de torture et de disparition forcée au Burundi, une étape avant l’ouverture d’une enquête officielle, ndlr). Ce retrait, c’est un aveu de culpabilité du gouvernement.

Nous avons eu connaissance d’un plan d’exécution visant les organisateurs des manifestations. Le doyen des défenseurs des droits humains burundais, Pierre Claver Mbonimpa, a échappé à un assassinat, une chance que n’ont pas eue son fils et son gendre, tous deux assassinés. Nous avons été obligés de quitter le territoire. Si le gouvernement est capable de tirer sur des manifestants ordinaires, il est évident que les leaders sont menacés. »

La répression, moins visible mais permanente

« A l’heure actuelle, je suis sous le coup d’un mandat d’arrêt international, qui n’est heureusement pas mis à exécution car les gouvernements démocratiques savent qu’il s’agit d’une affaire politique. Des avocats sont menacés d’être radiés du barreau. La répression est physique, monétaire, psychologique et légale. Mais paradoxalement, elle nous renforce. Car tout le monde comprend pourquoi nous sommes persécutés, ce qui motive cet acharnement. Parce qu’on gêne le régime en exposant ses crimes. Nous collaborons avec la CPI en lui fournissant des informations sur les violations des droits humains. Mon organisation documente spécifiquement le recours au discours de la haine souvent utilisé par le régime.

Tous les jours, des personnes sont enterrées dans les fosses communes, des informations confirmées par le Haut-Commissariat aux droits de l’homme de l’ONU et Amnesty International. En un an, la situation s’est aggravée, quand on voit la répression visant une partie de l’armée et de la police, les ex-FAB (« les Forces armées du Burundi », dominées par les Tutsis, ndlr). Et qu’on entend le discours de haine. Le CNDD, le parti au pouvoir, accuse la Belgique d’être responsable d’une propagande visant à discréditer le régime. La situation peut dégénérer vers un génocide. Ce n’est pas incroyable, vu les agissements de la milice Imbonerakure sur le territoire national. »

Cette milice quadrille le territoire. Cela permet à Nkurunziza d’exercer un chantage ?

« C’est plus qu’un chantage. Les Imbonerakure suivent un entraînement depuis 2014. Ils font partie d’un plan réel de terreur. Nkurunziza n’ayant plus confiance dans l’armée et la police, il a créé une milice pour contrôler, réprimer et massacrer les opposants. Depuis la guerre civile de 1993, il y a eu beaucoup de déplacements internes. Ces camps sont ceinturés par les miliciens. A la moindre étincelle, les déplacés internes pourraient être massacrés. Les miliciens persécutent les citoyens et empêchent ceux qui veulent fuir le pays. »

Dans ce contexte, quel rôle peut encore jouer la société civile belge et européenne ?

« Les organisations burundaises fonctionnent sur un mode de gestion de crise. Nous continuons à recevoir des fonds grâce à la crédibilité de nos leaders. Grâce à ces fonds, le réseau d’observateurs peut fonctionner et les cas de torture sont répertoriés, notamment. Si nous renonçons à réaliser notre travail, le régime pourra continuer à tuer en toute impunité. La CPI qui ouvre un examen préliminaire sur les crimes au Burundi, c’est le résultat de notre travail. La Cour été activée par nos organisations qui encouragent les victimes à porter plainte. Plus de 200 familles sont engagées sur cette voie. »

Quel scénario de sortie de crise ?

« Difficile à dire. Certains experts ont qualifié les activistes d’alarmistes quand nous dénoncions l’existence de camps d’entraînement paramilitaires en RDC, etc. Depuis, nos craintes se sont réalisées. Nous avons tenté d’être entendus dans le cadre de la médiation menée par le président ougandais, Yoweri Musevini, sans succès. Le Burundi est à la croisée des chemins. Le risque de génocide est évident. Des gens persécutés par le régime aujourd’hui pourront décider de s’organiser autrement demain. La situation exige une responsabilité affirmée des organisations internationales, en premier lieu de l’ONU et plus particulièrement des organisations régionales. Le déploiement de 228 policiers annoncé n’a pas eu lieu. Au Rwanda, un génocide a emporté plus d’un million de Tutsi et Hutus modérés. Après le drame, les grandes puissances ont mobilisé des fonds pour assurer la sécurité des réfugiés, mais elles auraient pu éviter le pire. La situation est similaire. Impossible de prendre une décision qui n’implique pas la communauté internationale et les pays qui ont une responsabilité historique, comme la Belgique. Tant que le régime pourra continuer à tuer et à payer ses fonctionnaires, rien ne changera. Il faut le forcer à négocier. »

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