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Du Nord au Sud et à l’envers

Les syndicats font plier le Qatar

Jean-François Pollet Jean-François Pollet
6 septembre 2018

Imagine demain le monde - Au Népal, un actif sur deux travaille à l’étranger. Les organisations syndicales de ce petit pays himalayen tentent de défendre leurs travailleurs disséminés partout dans le monde. Au Qatar, ce pays du Golfe qui accueillera la Coupe du monde de football en 2022 et qui a longtemps accepté le travail forcé, elles viennent de remporter une victoire majeure.

A Katmandou, la capitale du Népal, 1 500 personnes embarquent chaque jour dans un avion, direction les plantations de Malaisie ou les chantiers des pays du Golfe. Ces jeunes adultes poursuivent le même rêve : gagner un peu d’argent et rentrer dans deux ou trois ans, avec un beau costume sur le dos.

Le Népal est depuis longtemps un important pays d’émigration. La pauvreté des campagnes, le chômage endémique qui frôle les 50 % et l’instabilité politique poussent un actif sur deux à partir travailler à l’étranger, souvent en affrontant des conditions de vie effroyables. « Les jeunes partent comme on va au bagne, témoigne Bruno Deceukelier coopérant installé à Katmandou. Ils savent qu’ils auront à exécuter des travaux harassants, parfois dangereux en surmontant la fatigue, les brimades, quelquefois la faim. Tous disent en évoquant leur départ : ’on va en prison quelques années, mais en rentrant on aura de quoi construire une maison.’" Avant même leur départ, les candidats à la migration se sont lourdement endettés pour payer leur agence de recrutement. Ces officines qui pullulent à Katmandou et dont 750 sont officiellement reconnues et une centaine sont clandestines, réclament de 800 à 1 200 € pour fournir un travail, un visa et les titres de transport. « Le salaire annuel dans l’agriculture est de 200 €, reprend Bruno Deceukelier, les familles s’endettent donc pour plusieurs années, car elles estiment que le départ de l’un des leurs est un investissement. Pour le jeune homme par contre, cette dette représente une pression qui le pousse à rester en exil le plus longtemps possible, quelles que soient les difficultés qu’il rencontre, parce qu’il doit financer la famille et rembourser tout le monde. »

Les transferts de fonds des migrants représentent le quart du produit intérieur brut du petit pays himalayen et font vivre une famille sur deux. Malgré le poids économique et social considérable de ces jeunes gens, le gouvernement népalais n’a pas cherché à améliorer leur sort. « Pourtant, il pourrait le faire, s’indigne Jeroen Roskams gestionnaire des projets Asie de l’organisation Solidarité mondiale, soutenue par l’Opération 11.11.11 et proche de la Confédération des syndicats chrétiens. Les départs n’ont rien de spontané. Le nombre des travailleurs ainsi recrutés, leur orientation et leur condition d’accueil sont définis dans des accords bilatéraux passés entre le Népal et les pays de destination. Katmandou pourrait utiliser ces accords pour défendre les droits de ses ressortissants. »

Soutiers de la mondialisation

L’histoire de ces millions de migrants partis vendre leur force de travail dans les pays émergents d’Asie et du Moyen-Orient se confond avec trois décennies de bouleversements de l’économie mondiale. Dans les années 80 et 90, les Népalais font tourner les usines de la Corée du Sud. Les suivants prennent la direction des plantations de palmiers de Malaise, dont l’huile s’est imposée aux industries alimentaires. Début 2000, ces soutiers de la mondialisation rejoignent les chantiers des pays du Golfe : l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis.

Contrairement à leur gouvernement, les syndicats népalais marquent alors leur volonté de défendre les droits des travailleurs où qu’ils soient dans le monde. En 1994, la Fédération générale des syndicats népalais (Gefont) a ainsi envoyé des émissaires pour structurer les travailleurs installés en Corée qui y affrontent des conditions de travail particulièrement fangeuses.

« Ce pays était considéré comme la capitale mondiale des accidents industriels, précise dans une vidéo, Bishnu Rimal, ancien président de la Gefont. Nous avons donc créé sur place un groupe de soutien, une structure informelle qui réunissait les travailleurs. Un tel groupe ne pouvant changer la législation nationale, nous l’avons affilié à une centrale syndicale reconnue par Séoul. » Cette stratégie porte aujourd’hui ses fruits. Encadrés et affiliés à un syndicat coréen, les Népalais voient leur sort s’améliorer, notamment en bénéficiant des conventions de travail déjà négociées par les organisations locales. Soutenue par des organisations étrangères dont Solidarité mondiale, la Gerfont crée des groupes de soutien dans tous les grands pays d’émigration de travailleurs népalais : Corée, Malaisie, Hong Kong.

Au Qatar, où 400 000 Népalais s’affairent sur les chantiers de la Coupe du monde de football 2022, les groupes de la Gerfont mettront cinq ans à être acceptés au terme d’un incroyable bras de fer qui a opposé le petit émirat aux plus puissantes des organisations internationales de travailleurs.

Au Qatar, qui interdit aux étrangers toute activité syndicale, les travailleurs sont plongés dans des conditions de travail particulièrement inhumaines, enchainent les journées de douze heures de travail, sans manger et parfois sans boire quand la chaleur avoisine les 50°C. Ereintés, ils se reposent le soir dans des campements insalubres, entassés dans des chambres surpeuplées et dépourvues de sanitaires dignes de ce nom. « Dès leur arrivée, reprend Bishnu Rimal, les travailleurs signent un nouveau contrat écrit en arabe, langue qu’ils ne comprennent pas. Dès lors, ils ne peuvent plus se promener librement. Un bus les conduit de leur lieu de travail à leur logement, une petite chambre qu’ils partagent à dix ou quinze, où ils sont empilés comme des livres. Impossible de revenir en arrière, on leur dit ’vous êtes dans le système kefala’  ».

Travailleurs sous tutelle

Le kefala, pratiqué dans la plupart des monarchies du Golfe, place véritablement le travailleur sous la tutelle de son employeur qui peut alors agir à sa guise. Le travailleur se voit confisquer son passeport, désigner un logement et un travail qu’il ne peut quitter sans autorisation. « La négation absolue des droits fondamentaux d’un million et demi de migrants appelés à travailler sur les futures infrastructures de la Coupe du monde, reprend Jeroen Roskams, a très vite attiré l’attention des syndicats puis de la presse.  »

Deux organisations internationales, la Confédération syndicale internationale (CSI) et l’Internationale des travailleurs du bâtiment et du bois (IBB) lancent, en 2013, une intense campagne de lobbying.

Dans la presse, ils dénoncent le scandale que représente la mort de cinq cents népalais, décédés en pleine force de l’âge conséquemment à leur travail de forçat.

Auprès de l’Organisation internationale du travail (OIT), l’organisation spécialisée des Nations-Unies qui réunit organisations de travailleurs et patronales, ils portent plainte contre le viol des articles 29 et 81 de l’OIT sur le travail forcé et l’inspection du et l’inspection du travail. « Les responsables qataris, reprend Jeroen Roskams, ont dû s’expliquer à Genève. C’était un peu gênant pour eux, mais ils restaient inflexibles sur leurs positions. De manière inattendue, ce sont des tensions internes aux pays du Golfe qui ont fini par faire fléchir l’émirat ». En juin dernier, au cours d’une crise diplomatique sans précédent, le Qatar, accusé de soutenir l’Iran et le terrorisme international, a vu toutes ses frontières fermées par ses voisins conduits par l’Arabie saoudite.

Déjà en froid avec les chancelleries occidentales qui s’interrogent sur ses rapports avec les Frères musulmans, le Qatar est plongé dans un isolement insoutenable suite à cette rupture. « L’émirat devait impérativement redorer son image internationale, reprend le gestionnaire de projet. En novembre, il a accepté de supprimer le système kefala, d’instaurer un salaire minimum et d’autoriser un dispositif transparent d’inspection du travail. A ce jour, il n’est pas possible de garantir que ces dispositions sont respectées, mais c’est un premier pas vers l’abolition du servage des migrants. »

La CSI entend maintenant valoriser l’expérience acquise au Qatar pour combattre le travail forcé qui touche 21 millions de migrants dans le monde, selon l’OIT. En avril dernier, la confédération a lancé le site Recruitment Advisor destiné à recueillir les témoignages des travailleurs des grands pays d’émigration (le Népal, les Philippines et l’Indonésie notamment) à propos de leurs conditions de travail, du respect de leurs droits et de la qualité du travail des agences de recrutement qui ont organisé leur transfert.

« Les migrants sont très connectés, conclut Jeroen Roskams. Ils parlent régulièrement à leur famille via Skype ou WhatsApp. Ils peuvent facilement se connecter sur ce site et y donner leur avis. L’évaluation des agences devrait rapidement les pousser à mieux informer les travailleurs sur le respect de leurs droits dans les pays hôtes. »

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