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Agrocarburants : cinq mauvaises raisons de poursuivre la fuite en avant

François Polet François Polet
12 juin 2011

Si les agrocarburants n’ont plus trop la cote, certaines demi-vérités continuent à être avancées pour minimiser leur impact.

Mis en cause dans l’émergence ou l’aggravation de phénomènes inquiétants au Sud – insécurité alimentaire, déforestation, accaparement de terres et expansion de l’agriculture industrielle –, le recours massif aux agrocarburants n’en demeure pas moins un axe majeur des politiques énergétiques européennes. La directive « énergies renouvelables » (ER) adoptée en 2009 exige que la proportion d’agrocarburants dans le carburant de transport atteigne 10% dans chacun des 27 Etats membres en 2020. [1] Cinq demi-vérités sont régulièrement avancées pour dissiper les craintes de la société civile. Voyons comment elles faussent le tableau en minimisant ou occultant les aspects les plus problématiques de l’expansion en cours.

Les agrocarburants consommés en Europe seront majoritairement produits en Europe. Vrai. Mais la part des importations est loin d’être négligeable. En 2008, année où l’UE n’a incorporé « que » 3,3% d’agrocarburants dans son carburant de transport, plus d’un cinquième de ce volume a été importé de pays hors UE. Bien davantage si l’on tient compte du biodiesel produit dans l’UE au départ de matières premières importées (graines de colza, de soja, huile de palme). Cette proportion est destinée à croître à mesure que l’on se rapprochera de l’objectif des 10% en 2020. [2] Tout aussi important : la canalisation de l’essentiel de l’huile de colza et de tournesol européenne vers les unités de biodiesel amène l’industrie agroalimentaire, grande consommatrice d’huile végétale, à se tourner davantage vers l’huile de palme en provenance d’Indonésie et de Malaisie, où l’expansion des palmiers à huile est la première cause de déforestation. Ce phénomène d’importation indirecte est massif et ne peut être ignoré.

Les agrocarburants ne sont pas le principal moteur de l’expansion des monocultures industrielles au Sud. Vrai. L’explosion de la production d’huile de palme en Asie du Sud-Est est d’abord commandée par l’augmentation de la demande des filières alimentaires et industrielles, en Inde et en Chine essentiellement. De même, la prodigieuse expansion des monocultures de soja en Amérique du Sud répond d’abord à la demande de tourteaux de soja pour l’alimentation animale en Chine et... en Europe. Mais de là à considérer les agrocarburants comme des « boucs émissaires »... Leur pression sur les marchés agricoles internationaux est loin d’être négligeable et va croissant : d’après une étude de la Commission, l’industrie européenne du biodiesel absorbera 19% de l’huile végétale produite dans le monde en 2020. [3] Et puis surtout, à la différence des autres demandes, qui résultent de la légitime élévation du niveau de consommation de populations en Asie, celle-ci est le seul produit de choix politiques délibérés, justifiés par des arguments environnementaux qui plus est.

Il y a suffisamment de terres inutilisées dans le monde pour produire des agrocarburants à grande échelle. Il existe effectivement des surfaces importantes de terres non cultivées qui pourraient être mises en culture, dans les trois continents du Sud essentiellement. Mais, d’une part, celles-ci sont loin d’être « vides » d’utilisateurs - elles rendent quantité de services écologiques aux populations locales (pâturage saisonnier, agriculture itinérante, collecte de bois de feu). D’autre part, ce n’est pas sur ces terres, souvent ingrates, que l’augmentation de la production se produit, mais sur celles où l’offre est la plus prompte à s’adapter, à savoir les terres fertiles convoitées par l’agriculture industrielle en Amérique du Sud, en Asie du Sud-Est et en Afrique. Au détriment de l’agriculture familiale et de l’environnement.

Les critères de durabilité adoptés par l’UE permettront de s’approvisionner en agrocarburants « propres ». Plus ou moins vrai. Tout d’abord les critères contraignants de la directive ER ne couvrent que certains aspects environnementaux des productions. [4] Autrement dit, l’éthanol brésilien provenant de plantations de canne à sucre respectant plus ou moins ces critères, mais maltraitant les travailleurs ou contaminant les eaux locales est considéré « durable » aux yeux de la directive. Plus fondamentalement, la vérification de ces critères au niveau de chaque plantation n’a pas de prise sur les effets indirects évoqués plus haut : l’utilisation par les usines de biodiesel d’huile de colza certifiée et « bien de chez nous » oblige l’industrie agroalimentaire à importer massivement de l’huile de palme.

Le phénomène de changement d’affectation des sols indirects (CASI) rend donc les impacts de l’expansion des cultures énergétiques non maîtrisables par la certification. Si elles ne s’étendent pas sur des milieux riches en carbone et en biodiversité, ces cultures prennent fatalement la place d’activités agricoles préexistantes (élevage ou culture). Dans un premier temps, cette disparition entraîne une tension sur les marchés agricoles préjudiciable aux consommateurs pauvres (facteur de crise alimentaire). Dans un deuxième temps, les activités remplacées ont de fortes chances de réapparaître ailleurs, quelque part dans le monde, au détriment d’environnements de grande valeur écologique. La déforestation paraît évitée, elle est tout simplement déplacée.

L’éthanol brésilien qui contamine les eaux locales est considéré comme durable

La méthodologie du calcul du CASI ne fait pas l’objet d’un consensus scientifique. Vrai. Le phénomène du CASI est complexe et difficile à mesurer. Est-ce pour autant qu’il faut faire comme s’il n’existait pas et poursuivre la fuite en avant comme d’aucuns le proposent ? Il s’agirait là d’une attitude irresponsable, à l’opposé exact du « principe de précaution » prôné par les institutions européennes dans tant d’autres domaines. D’autant que, malgré des divergences certaines, la majorité des calculs menés à l’aide de modèles d’équilibre agro-économiques globaux indiquent que la prise en compte du CASI alourdit gravement le bilan carbone et environnemental des agrocarburants [5]. Au point de le rendre globalement négatif...

Certes la nécessaire transition énergétique devant nous invite à prendre des initiatives radicales. Mais le besoin d’agir ne peut justifier l’adoption de politiques dont les impacts globaux se révèlent potentiellement contre-productifs vis-à-vis des objectifs visés. A fortiori si les coûts (mal) cachés de cette politique touchent d’abord des populations tierces non responsables du passif écologique mondial.

[1La directive parle de 10% d’énergie « produite à partir de sources renouvelables ». On sait déjà que les agrocarburants de première génération compteront pour plus de 90%.

[2A cette date, les surfaces arables destinées à l’alimentation du seul marché belge en agrocarburants représenteront au bas mot 445 000 ha, soit 57% de la surface arable de la Belgique...

[3De Santi et al. (2008), Biofuels in the European Context : Facts and Uncertainties, rapport du Joint Research Centre (CE).

[4L’utilisation d’agrocarburants doit entraîner 35% de réduction d’émission de gaz à effet de serre par rapport à « l’équivalent fossile » et les matières premières agricoles ne peuvent provenir de terres qui présentaient une « grande valeur » en termes de biodiversité et de stockage de carbone en janvier 2008.

[5Voir la revue des travaux réalisés par le bureau d’étude Ecofys en 2009 : Summary of approaches to accounting for indirect impacts of biofuels production.

Source : article publié dans dlm, demain le monde, n°7, mai-juin 2011 // www.cncd.be/dlm

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