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Cambodge : salaires au rabais et marques trop gourmandes

Carole Crabbé Carole Crabbé
28 juin 2013

Au Bangladesh, l’effondrement en avril dernier d’une usine sur des centaines de travailleurs est venu rappeler cruellement la précarité des conditions de travail dans le secteur de l’habillement. Si le Cambodge n’a pas connu une telle tragédie, l’exploitation reste le lot quotidien de milliers d’ouvriers.

Le 12 mars 2013, à Phnom Penh, 5 militants européens de la Clean Clothes Campaign étaient arrêtés pour avoir exprimé leur solidarité avec les travailleurs de l’entreprise E-Garment. Ceux-ci ont démarré fin janvier un mouvement suite au licenciement de 41 d’entre eux, virés pour s’être affiliés au syndicat indépendant C.CAWDU. Depuis, la direction de l’usine n’a eu de cesse de réprimer brutalement la contestation par le biais d’hommes de main.

La lutte paie

E-Garment est liée à la plupart d’entre nous. L’usine approvisionne notamment H&M, Marks&Spencer, Esprit, Diesel, Okaïdi et VF Corporation (Lee et Wrangler). Depuis la grève de septembre 2010 [1], la répression anti-syndicale fait rage au sein de l’entreprise. En février 2012, Chanya [nom d’emprunt], travailleuse chez E-Garment et affiliée à C.CAWDU, témoignait de l’utilité du combat syndical. « Après la grève, les conditions d’ancienneté et la rémunération des heures supplémentaires ont été améliorées. Avant 2009, nous n’avions que des contrats de six mois. Maintenant, nous sommes en CDI grâce aux négociateurs de C.CAWDU. Nous nous sentons plus en sécurité mais de nombreux problèmes persistent ...  » Car, même si le salaire minimum sectoriel a augmenté à deux reprises depuis 2010, le pouvoir d’achat s’est effrité de 14% depuis 2000. L’an dernier, Chanya gagnait 80 US$ par mois. 30 allaient chez ses parents, 2,5 à l’électricité et 20 au loyer pour une chambre au confort spartiate qu’elle partage avec sa sœur et deux de ses collègues : les toilettes et les salles d’eau sont communes à tout l’immeuble et l’eau devait être pompée à partir d’un puits au rez-de-chaussée. En outre, « l’eau est jaune et dégage une odeur très désagréable. Nous n’avons d’autre choix que d’acheter des bouteilles d’eau tous les jours […] Comme le toit est en tôle ondulée, il fait très chaud et nous manquons d’air frais. Le propriétaire veut augmenter le loyer. Il sait que nous ne pouvons pas trouver une chambre moins chère près d’ici.  » En définitive, cette travailleuse ne peut dépenser que 1,5 US$ pour se nourrir. « Je peux acheter une soupe et un peu de riz. Ce n’est pas suffisant, et beaucoup d’entre nous souffrent d’un manque de sucre dans le sang. C’est pourquoi il y a tant d’évanouissements.  » Chez E. Garment, les évanouissements [2] surviennent principalement lors des heures supplémentaires. Une journée de travail pouvant atteindre douze heures lorsqu’il y a une commande importante.

La responsabilité des marques

Selon les estimations de 2011 du ministère cambodgien de la Planification, un travailleur qui habite seul à Phnom Penh doit avoir un revenu d’au moins 164 US$ pour subvenir à ses besoins fondamentaux, et d’au moins 600 US$ s’il s’agit d’une famille de quatre personnes. Sur base du prix des denrées alimentaires de base, l’Asia Floor Wage Alliance, un mouvement regroupant des organisations de défense des travailleurs dans les principaux pays de production d’habillement, a calculé le salaire minimum vital nécessaire à une famille de 4 personnes au Cambodge à 240 US$. Les syndicats cambodgiens, C.CAWDU en tête, ont tenté d’obtenir 120 dollars de salaire minimum mensuel. Au terme de négociations difficiles, voyant notamment se déliter l’alliance entre indépendants et syndicats « jaunes », les travailleurs ont dû se contenter d’une augmentation bien moins importante, faisant passer le salaire minimum de 61 à 80 US$, primes comprises.

Beaucoup d’entre nous souffrent d’un manque de sucre dans le sang. C’est pourquoi il y a tant d’évanouissements

On le voit, le dialogue social dans une perspective classique de négociations tripartites et dans un contexte de répression des syndicats indépendants, ne permet pas de rencontrer l’enjeu d’une augmentation non pas marginale mais radicale des salaires. Pour y arriver, il faut certes que les syndicats se renforcent. Mais il faut aussi ouvrir un champ plus large à la négociation, une marge de manœuvre aujourd’hui détenue en grande partie par les clients internationaux du secteur, les marques et enseignes d’habillement, qui dictent leurs conditions d’achat. Les plus puissantes d’entre elles disposent aujourd’hui d’un code de conduite où elles s’engagent à faire respecter par leurs fournisseurs les droits de l’Homme au travail et notamment la liberté syndicale. Mais rares sont celles aujourd’hui qui s’engagent à se fournir auprès d’usines qui garantissent un salaire vital à leurs travailleurs ou qui donnent à leurs fournisseurs et aux gouvernements des pays de production la garantie de ne pas délocaliser leur approvisionnement en cas d’augmentations sensibles des salaires.

Le rêve d’une vie meilleure

« Je voudrais pouvoir travailler 8 heures par jour, 5 jours par semaine et obtenir 120 dollars par mois. » Chanya rêve évidemment d’une vie meilleure Mais en attendant, elle et ses collègues doivent lutter pour conserver leur CDI et pour faire respecter le droit du travail. Elle adresse un message aux marques et aux consommateurs que nous sommes : « À mon avis, si une usine ne respecte pas la loi, les clients ne devraient pas acheter ses produits et les consommateurs intervenir lorsqu’ils apprennent qu’il y a un problème. » C’est précisément cette solidarité entre consommateurs et travailleurs qu’exprimaient les cinq militants européens arrêtés et que tente de renforcer en Belgique l’association achACT.

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Une pub de H&M détournée . Une pub de H&M détournée

Un salaire vital, c’est payable !

Est-il possible de payer un salaire décent aux travailleurs de l’habillement sans faire exploser le prix pour l’acheteur final ? Selon une étude de la Fair Wear Foundation, pour un tee-shirt produit en Inde, toute autre donnée restant constante, une augmentation des salaires à hauteur d’un salaire décent induirait une augmentation dérisoire du prix au détail (moins de 1%). Certes, mettre en œuvre un salaire vital nécessite certainement de relever des défis réels mais l’impact sur les coûts de production n’est pas le plus important. C’est cette revendication qu’achACT et son réseau international de la Clean Clothes Campaign vont porter durant trois ans, avec un appel à l’action lancé aux citoyens et destiné aux entreprises présentes sur le marché européen et aux décideurs politiques. Il est temps d’agir, avec les dizaines de millions de travailleurs et travailleuses de l’habillement dans les pays de production, qu’ils soient asiatiques ou plus proches. En Macédoine (FYROM), pays voisin du marché européen et de plus en plus prisé par bon nombre d’enseignes, une travailleuse de l’habillement à temps plein gagne 100 euros par mois. C’est moins qu’en Chine. Il lui en faudrait quatre fois plus pour avoir une vie décente, soit un rapport équivalant à celui du Bangladesh.

[1En septembre 2010, quelque 200 000 travailleurs, soit deux tiers du secteur, ont bloqué la production d’une centaine d’usines.

[2Il y a eu plus 2100 évanouissements dans 29 usines en 2012, et déjà au moins 500 dans 5 usines en 2013.

Source : article publié dans le magazine dlm, n°20, juillet-août 2013.

Les droits humains d’abord !



Disciplinons les multinationales, refusons une justice qui les privilégie.
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Qui ? Carole Crabbé
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