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Kenya

Fréquenter une école privée ou manger, il faut choisir

Antonio Gambini Antonio Gambini
13 mars 2016

Imagine demain le monde - La Banque mondiale soutient la Bridge International Academy au Kenya et en Ouganda. Un établissement privé qui, malgré les dires de son président, coûte extrêmement cher aux familles pauvres.

« Les écoles Bridge International Académies dispensent des cours à plus de 100 000 élèves au Kenya et en Ouganda. Après deux ans, les moyennes de ces élèves obtenues en lecture et en mathématiques ont augmenté bien au-delà de celles de leurs camarades des écoles publiques. Le coût par élève n’est que de six dollars US par mois  », s’est félicité le président de la Banque mondiale, le Dr Jim Yong Kim, dans un discours prononcé le 7 avril 2015 et intitulé « Mettre fin à la pauvreté extrême en 2030 : la dernière ligne droite » [1].

Bridge International Académies (BIA) est une société privée qui vise donc bel et bien à réaliser des profits, et qui bénéficie par ailleurs d’importants investissements (en prêts ou en parts de capital) de la part de la Banque mondiale (pour 10 millions de $ US) et de plusieurs autres grands investisseurs privés « philanthropiques » (tels que les dirigeants de Microsoft et Facebook Bill Gates et Mark Zuckerberg), pour un total d’environ 100 millions de $ US. Cette société a développé un important réseau d’écoles primaires payantes, au Kenya et en Ouganda, dont une partie sont implantées dans plusieurs bidonvilles.

La contribution des élèves et de leurs familles aux frais de scolarité n’est pas de 6 $ US par mois comme le soutient le Dr Kim, mais représente une somme nettement plus élevée. Le prix mensuel d’inscription est déjà supérieur aux 6 $ évoqués, il s’agit en réalité d’une somme qui varie entre 6,5 et 9 $. A cela, il faut ajouter le coût de l’uniforme annuel obligatoire (8,5 $) ainsi qu’une prime de 2 à 3 $ pour les examens trimestriels. Enfin, BIA facture également aux familles des élèves 7 $ par mois pour les repas de midi.

Le coût de l’envoi des enfants dans les écoles BIA doit évidemment être comparé au pouvoir d’achat des ménages, au nombre d’enfants par ménage et à leur budget réel. Ainsi, selon une des dernières études sérieuses réalisée au Kenya (2013), la moitié des ménages kenyans gagne moins de 75 $ par mois. Le coût de trois enfants par famille envoyés dans les écoles BIA représente donc 24 % du budget de ces ménages dans l’hypothèse de 6 $ par élève, et 68 % dans l’hypothèse plus réaliste de 17 $ par élève.

Or, une étude de 2012-2014 commanditée par la coopération au développement gouvernementale états-unienne évalue à 63,8 % la part du budget des ménages consacrée à la nourriture dans cinq bidonvilles d’implantation des écoles BIA [2]. La conclusion est donc très claire, pour les familles pauvres du Kenya, envoyer ses enfants dans les écoles BIA signifie ne plus manger à sa faim. Pour ce qui est des résultats scolaires prétendument meilleurs des écoles privées BIA par rapport à ceux des écoles publiques, on notera que la seule étude qui existe a été commanditée et payée par la société BIA elle-même, avec une méthodologie douteuse qui compare les résultats de 26 écoles BIA avec ceux de 2 écoles publiques seulement, dont l’identité a été gardée secrète.

[1Traduction de l’auteur de l’original anglais « Ending extreme poverty by 2030 : The final push », www.worldbank.org

[2Tous les chiffres sont issus du rapport signé par plus de 100 organisations de la société civile, « Just $6 a month ? : the World bank will not end poverty by promotion fee-charging, for-profit schools in Kenya and Uganda », mai 2015, download.ei-ie.org

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