Le royaume du Qatar, entre pétrodollars et pouvoir

Imagine demain le monde - C’est un jeune État souverain (1971), peu connu et peu peuplé (400 000 citoyens qataris, 1,5 millions d’expatriés) qui, en quelques années, a acquis une notoriété mondiale en investissant dans l’art, le football et de nombreuses multinationales. Regards croisés sur un émirat richissime passé maître dans la diplomatie parallèle et désormais en baisse de vitesse.

Un territoire sablonneux à peine plus grand qu’un tiers de la Belgique. Un émirat richissime, troisième producteur mondial de gaz. Et une société qatarie pleine de contrastes, à la fois moderne et conservatrice, innovante et peu démocratique : tel est le Qatar d’aujourd’hui. Cette jeune et paisible monarchie (1971) du golfe arabo-persique a déboulé, voici 20 ans, sur la scène internationale sous l’impulsion de son souverain précédent, Hamad ben Khalifa Al Thani, arrivé au pouvoir en 1995.

« Le souverain est jeune, 43 ans à l’époque, moderne car formé en Angleterre et
ambitieux
, précise Mehdi Lazar, géographe et spécialiste du monde arabe. Il veut positionner son pays pour flatter sa propre personne, mais également pour protéger son royaume de ses puissants voisins l’Arabie saoudite et l’Iran. »
Que faire pour s’imposer sur la scène internationale lorsque l’on est un pays d’à peine
400 000 nationaux et 1,5 million d’expatriés ? Se poser en médiateur. Disposer d’un large pouvoir d’influence en se gardant bien de décider. Bref, exercer ce que les politologues appellent un « soft power ».
« Le nouveau souverain se met à parler avec tout le monde, poursuit l’expert. Ménager la chèvre et le chou devient la marque de fabrique du Qatar. Il accrédite une délégation israélienne permanente et entretient en même temps de bons rapports avec l’Iran. Il parle avec les talibans et accueille le commandement central des
forces américaines dans le golfe Persique ainsi que le plus grand dépôt d’armes américain du monde hors du territoire des Etats-Unis. Cette diplomatie de niche lui donne un poids diplomatique démesuré
. »
En parallèle, le pays accroît sa visibilité en accueillant plusieurs grands rendez-vous internationaux : la conférence de l’Organisation mondiale du commerce en novembre
2001, les sommets WISE consacrés à l’éducation depuis 2009, la conférence sur les
changements climatiques en novembre 2012. Et, ultime consécration, il accueillera
en 2022 la très convoitée Coupe du monde de football, un véritable exploit pour un
pays dont l’équipe nationale n’a jamais participé à une compétition de cette envergure.

Un Cézanne à 190 millions d’euros

Le pays peaufine également son image culturelle en affichant des ambitions muséologiques démesurées. Doté de deux musées, il prévoit d’en construire douze supplémentaires, dont un musée du Sport qui accueillera, pour la petite histoire, un des vélos avec lesquels Eddy Merckx a remporté le Tour de France.
La Qatar Museum Authority, dirigée par la cheikha Al-Mayassa, la sœur de l’actuel souverain, dirige la politique culturelle du pays avec des moyens gigantesques, ce qui
lui permet de dominer le marché de l’art mondial. Ainsi, en juin 2007, l’institution a déboursé 14,3 millions d’euros pour acquérir Lullaby Spring, une œuvre de Damien Hirst, faisant du Britannique l’artiste vivant le mieux coté au monde. Début 2012, le Qatar a fait exploser tous les records en déboursant 190 millions d’euros pour décrocher Les joueurs de cartes de Paul Cézanne, ce qui en fait le tableau le plus cher de l’histoire. Avec cette œuvre, le Musée national du Qatar peut rivaliser avec les grandes institutions aux quatre coins du globe. Et en 2012, sa patronne, la cheikha Al-Mayassa, a été désignée, par le mensuel américain de référence Art & Auction, « personne la plus influente du monde de l’art ».

De General Motors au PSG

Pour exercer ce fameux « soft power », le Qatar dispose d’un autre atout de taille : la
Qatar Investment Authority (QIA), un fonds souverain qui pèse à lui seul quelque 80 milliards de dollars (57 milliards d’euros), selon le bureau d’études Prequin [1].
Ciblés sur les services de luxe et les industries des grandes puissances occidentales et du Moyen-Orient, les investissements de la QIA permettent à ce petit émirat de nouer de profitables alliances diplomatiques.
La QIA possède des participations dans General Motors et Miramax aux Etats-Unis. Elle détient par ailleurs 17 % de Volkswagen en Allemagne. A Londres, elle a acheté
l’ex-ambassade américaine et un ancien terrain militaire pour 1,1 milliard d’euros, ce qui représente la plus grosse transaction immobilière résidentielle jamais réalisée en Grande-Bretagne. En France, dont elle s’est fortement rapprochée durant la présidence de Jacques Chirac, elle possède plusieurs grands hôtels et deux casinos sur la Côte d’Azur, et elle a pris des participations dans des entreprises dont le savoir-faire pourrait lui être utile : le groupe Lagardère (engagé dans la défense), Vinci, une entreprise du BTP qui a décroché plusieurs chantiers au Qatar, ainsi que Veolia Environnement dont l’expérience en matière de traitement de l’eau est la bienvenue dans un pays privé d’eau potable.

« Le Qatar entretient également de nombreux liens militaires avec la France qui reste son premier fournisseur d’armes, précise Mehdi Lazar. Les échanges économiques entre les deux pays sont importants, de l’ordre de 2 milliards d’euros par an. » Mais l’investissement le plus remarqué de la QIA reste cependant le rachat, en juin 2011,
du Paris Saint-Germain, le club emblématique de la Ligue 1. Une manière, pour le
Qatar, d’approcher de plus près le milieu du ballon rond, alors qu’il venait d’être désigné pour accueillir la Coupe du monde de football en 2022 (voir ci-dessous). En outre, la QIA est également devenue propriétaire des clubs de foot de Málaga en Espagne et… d’Eupen, dans les cantons de l’Est, rachetés en juin 2012.

La fin du « soft power »

« Médiation diplomatique, grandes conférences, alliances économiques, le soft power était la marque de fabrique du Qatar, reprend Mehdi Lazar. Puis, à partir de 2011, il y a eu un basculement, le Qatar est passé au hard power, une forme plus directe d’intervention, et s’y est brisé les ailes.  » Cette année-là, le monde arabe est en ébullition. Des révolutions éclatent un peu partout. Fini la diplomatie parallèle, le Qatar doit choisir son camp. En Egypte et en Tunisie, c’est celui des Frères musulmans. En Libye, celui de la rébellion. Quand l’Otan monte une coalition internationale, le Qatar met à sa disposition cinq avions de chasse. Ce sera le tout premier engagement militaire de sa courte histoire [2]. En Syrie, le Qatar s’oppose ouvertement à Bachar al-Assad et se range aux côtés de la rébellion islamiste.
Au bout du compte, cette position qatarie crispe ses relations avec les autres monarchies du Golfe, l’Arabie saoudite en tête, qui voit d’un mauvais œil l’émergence des Frères musulmans. Mais surtout cette politique se soldera par un échec.
En Egypte, son principal soutien, le président Mohamed Morsi a été destitué, et les frères du parti Ennahda ne sont plus au pouvoir en Tunisie. Bachar al-Assad semble en mesure de balayer la rébellion en Syrie et la Libye a sombré dans l’anarchie depuis la mort du colonel Kadhafi.
« Le Qatar a raté son passage à la puissance », résume Mehdi Lazar. Cheikh Hamad en a tiré ses conclusions. En juin dernier, il a cédé le pouvoir à son fils Tamim.
Une succession rigoureusement orchestrée, très probablement avec l’aval des États-Unis, premier allié et conseiller du royaume. « En abdiquant de son vivant et de son plein gré, Hamad contrôle mieux sa succession et envoie un dernier signal de modernité. Son fils, le nouvel émir, a dit vouloir se recentrer sur l’économie interne, autour de la vision 2030 du Qatar qui prône plus de démocratie, d’éducation et la promotion des nationaux à des postes à responsabilité. D’autres signes laissent également entendre que les réformes politiques, qui parfois heurtaient le traditionalisme des nationaux, iront moins vite et que le régime sera plus discret. » Cet émirat flamboyant semble désormais se mettre en retrait. Jusqu’à quand ? En 2022, tous les regards seront de nouveau tournés vers lui avec l’organisation de la Coupe du monde de football.


A lire également dans le document ci-joint :

  • Le Qatar en chiffres
  • Un développement très peu durable
  • Un État providence pour assurer la paix sociale
  • Coupe du monde 2022 : des travailleurs réduits à l’esclavage
Le royaume du Qatar, entre pétrodollars et pouvoir
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[1Chiffre établi en avril 2012. Or le fonds semble grossir très rapidement, alimenté par une partie des 50 milliards de dollars d’excédent budgétaire généré chaque année par l’exportation de gaz.

[2Le Qatar a cessé d’être un protectorat britannique en septembre 1971.

Source : article publié dans le magazine Imagine demain le monde, mai 2014.