Les orangs-outans n’aiment pas l’huile de palme

Quand le combat pour la protection des orangs-outans rejoint celui contre l’huile de palme, cela donne un jugement exemplaire de la justice indonésienne et un sérieux coup de pouce aux défenseurs de la biodiversité et des droits des petits paysans.

Cela se passe dans un des rares endroits sur Terre où l’on peut observer, à l’état sauvage, des tigres, des éléphants, des rhinocéros et des orangs-outans, mais aussi une multitude de plantes endémiques, d’oiseaux et d’insectes. La forêt de Tripa, au nord-ouest de l’île de Sumatra, en Indonésie, est classée depuis 2001 pour la richesse de sa diversité naturelle (écosystème de Leuser), ce qui empêche en principe l’exploitation de bois et d’huile de palme, l’exploitation minière ou encore la construction de routes.

Cette forêt primaire rend plusieurs types de « services » : elle sert de rempart au réchauffement de l’atmosphère [1], de réservoir d’eau (ses marais sont de grandes nappes phréatiques qui affleurent) et enfin, elle est un véritable conservatoire de la diversité naturelle [2]. Pour l’homo economicus, la forêt a avant tout une fonction économique, ce sont des stères à exporter ou des terres à libérer. Prendre en compte ces aspects environnementaux n’est donc pas spontané, sans compter les fonctions sociale, symbolique et culturelle des forêts, qui constituent encore le lieu de cérémonies ou la « pharmacie à ciel ouvert » de nombreuses populations locales.

La production d’huile de palme en accusation

Les petits paysans, peu informés et donc supposés « ignorants » de la valeur de ces forêts primaires, ont justement souvent été considérés comme les responsables de la déforestation. L’agriculture sur brûlis, qui progresse de zone en zone, est pointée du doigt. Mais sans vouloir défendre ici cette technique, force est de constater qu’elle existe pourtant depuis la préhistoire, et qu’elle n’a jamais réussi à déforester aussi massivement que ces 20 dernières années, ni à menacer d’extinction une seule espèce ! L’huile de palme, bien ! Question d’échelle, évidemment. Le Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE), qui n’est pas réputé pour être opposé au secteur privé, ne s’y est pas trompé : il y voit la principale menace pour les orangs-outans indonésiens. Près de 90% de la production mondiale d’huile de palme vient en effet d’Indonésie et de Malaisie.

Un jugement historique


Début janvier 2014, la justice indonésienne a condamné un gros producteur d’huile de palme pour déboisement illégal. La société Kallista Alam a été reconnue coupable d’avoir brûlé 1 000 hectares de tourbières dans la province d’Aceh, dans le nord de Sumatra, afin d’y planter des palmiers à huile. Elle devra verser des dommages-intérêts de 6,8 millions € et 15,4 millions € supplémentaires en vue de la réhabilitation du terrain. En 2011, l’attribution d’une licence de déboisement à Kallista Alam d’Aceh avait suscité l’indignation internationale : plus d’un million et demi de personnes avaient signé une pétition.

Près de 90% de la production mondiale d’huile de palme vient en effet d’Indonésie et de Malaisie

Impuissants depuis plus de 20 ans, les experts observaient la forêt primaire indonésienne - le troisième bassin de forêts équatoriales dans le monde, après le Brésil et la République démocratique du Congo - disparaître petit à petit chaque année. Avec ce jugement, la déforestation en Indonésie semble prendre un coup dans l’aile, et cela, grâce à deux combats ciblés : l’un emblématique (les orangs-outans sont presque aussi célèbres que les pandas), l’autre médiatique (l’huile de palme est une des cibles préférées des médias, tant pour ses effets sur la santé que pour son mode de production).

Les pressions des ONG nationales et internationales ont fait effet, reste maintenant à s’appuyer sur cette bonne recette et sur cette victoire indonésienne pour faire condamner les autres gros producteurs, en Indonésie comme en Afrique, qui détruisent l’environnement et violent les droits des populations locales. La justice environnementale n’en est qu’à ses débuts.

[1Les forêts stockent le carbone, mais cette forêt est aussi composée d’énormes tourbières –des marais où les matières organiques se décomposent lentement et constituent donc des puits de carbone.

[2La multitude d’espèces précitées vit ensemble dans cet habitat privilégié, ce qui permet les interactions entre les espèces et le respect de la chaîne alimentaire naturelle.

Source : article paru dans le magazine du CNCD-11.11.11 dlm, Demain le monde, n°24, mars-avril 2014.