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Subsides aux énergies fossiles : le miroir aux alouettes ?

Véronique Rigot Véronique Rigot
27 novembre 2012

Supprimer les subsides accordés aux énergies qui contribuent au réchauffement global ? Le consensus international est là mais rien ne bouge. L’idée est séduisante mais à nuancer.

On entend souvent parler, en bien ou en mal, des primes aux économies d’énergie et des subsides aux énergies renouvelables. Au point de croire que ceux qui investissent dans ces secteurs bénéficieraient de nombreux avantages. Les chiffres de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) et de l’OCDE démontrent le contraire : les énergies dites vertes reçoivent très peu de subsides comparativement aux énergies fossiles. Comme l’explique l’Association pour la promotion des énergies renouvelables (APERe), « les énergies les plus polluantes sont cinq à six fois plus subsidiées dans le monde que les énergies renouvelables ». Ces aides publiques à la production ou la consommation de gaz, de pétrole et de charbon principalement ne représentent en plus qu’une partie des subsides qui incluent aussi les transferts de l’Etat au bénéfice de l’énergie nucléaire et les aides aux transports hautement polluants via notamment le développement des aéroports régionaux.

Reprendre d’une main ce qu’on donne de l’autre

Pour bien comprendre ce que sont les subsides aux énergies fossiles, il faut regarder le profil énergétique d’un pays. En Belgique, par exemple, nous importons trois quarts de l’énergie que nous consommons. Selon l’OCDE, 40% de cette énergie vient du pétrole, 25% du gaz, 23% du nucléaire, 7% du charbon et 5% seulement des énergies renouvelables.

Il faut ensuite distinguer les subsides à la production de ceux à la consommation. Chez nous, comme il n’y a pas de production d’énergies fossiles, il y a uniquement des subsides à la consommation, majoritairement de pétrole (1,6 milliard d’euros en 2010) et de gaz (71 millions d’euros en 2010).

Les subsides ne toucheraient qu’une infime partie de la population, souvent privilégiée

Pour compléter le tableau, il faut croiser ces chiffres avec les droits d’accise dont l’esprit est en principe de dissuader la consommation de produits qui ont des externalités négatives. Toujours en Belgique, ces taxes indirectes sur l’essence, le diesel et le mazout sont appliquées depuis le choc pétrolier de 1973. En 2010, selon le ministère des Finances, elles ont rapporté 4,5 milliards d’euros à l’Etat belge. En clair, ce que l’Etat donne d’une main au consommateur, il le reprend trois fois de l’autre main, serait-on tenté de conclure simplement.

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Mais le problème n’est pas tant le modèle belge que le modèle de développement international, qui repose en grande partie sur des énergies polluantes. Les subsides à la production sont la base du problème. L’OCDE a fait de ces bénéfices indirects que les Etats accordent aux compagnies extractives -tels que les remises de taxe et les accès préférentiels- le cœur de ses recherches sur les subsides aux énergies fossiles. Mais ses analyses sont partielles et les chiffres restent imprécis en raison du manque de transparence dans les flux financiers et dans le rapportage.

1 000 milliards de dollars

Selon le dernier rapport de l’ONG Oil Change International, l’ensemble des subsides à la consommation et à la production avoisinera les 1000 milliards de dollars pour l’année 2012. Un montant effarant à l’heure de la lutte contre les changements climatiques. Pourtant, il y a une prise de conscience internationale. Dès 2009, le G20 a condamné ces subsides. 134 pays en ont fait de même dans le cadre des négociations climatiques, ce qui fut confirmé dans la déclaration de la conférence des Nations Unies Rio+20. Une prise de conscience donc mais qui en reste au stade des déclarations d’intention.

Pour excuser leur inaction, les pays du G20 se cachent derrière la nécessité d’un échelonnement de ces réformes, afin d’éviter une crise sociale. Plus de la moitié des 1000 milliards de dollars annuels sont en effet des subsides à la consommation, qu’on ne peut supprimer du jour au lendemain les yeux fermés. Dans les pays du Sud, le prix du carburant est bien souvent relativement meilleur marché que chez nous, par rapport au coût de la vie. Ces subsides sont parfois extrêmement élevés dans des pays producteurs de pétrole comme le Venezuela où l’on trouve l’essence la moins chère du monde (voir encadré) mais existent dans de nombreux pays du Sud non producteurs, notamment via des fonds transitant par les banques de développement.

Un miroir aux alouettes ?

Le poids financier et l’impact environnemental néfaste de ces aides suffirait à justifier leur suppression. Cela permettrait d’apporter les ressources nécessaires pour honorer les promesses de financement faites dans le cadre des négociations climatiques. Mais le prix à payer pour le commun des mortels et surtout pour les pauvres serait élevé. Au Venezuela ou en Belgique comme ailleurs, supprimer les subsides à la consommation serait synonyme d’augmentation du coût de la vie, sans nécessairement qu’il y ait une alternative à la consommation de ces énergies fossiles.

Il faut toutefois insister sur la réalité économique de ces subsides : ils ne toucheraient qu’une infime partie de la population, souvent privilégiée. Dans le monde, 8% seulement des subsides concernent les 20% les plus pauvres (The Guardian, novembre 2011). Par contre, leur suppression aurait une série de répercussions sur l’économie, obligeant à réallouer ces subsides (en tout ou en partie) dans les filières les plus touchées et à développer des filières plus propres pour pousser au changement de comportement.

La fin des subsides fossiles est donc une idée séduisante mais qui peut être trompeuse. L’état de la planète et du réchauffement global nous impose d’y mettre fin tout en développant une fiscalité intelligente et adaptée à la réalité quotidienne, au Nord comme au Sud. L’intérêt général doit primer sur celui des grandes compagnies pétrolières. C’est d’indépendance politique face aux grands lobbys qu’il est d’abord et avant tout question, sous peine de se briser contre le miroir aux alouettes.

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Au Venezuela, un Robin des bois à l’envers

L’essence la moins chère du monde se trouve au Venezuela. Selon les chiffres officiels de 2007, la production d’un litre d’essence coûte deux centimes de dollar à Petroleos de Venezuela (PDVSA), l’entreprise publique d’hydrocarbures. Ce même litre est vendu à moins de trois centimes de dollar et y est donc 25 fois moins cher qu’une bouteille d’eau minérale.

Le subside annuel s’élève à 12,5 milliards de dollars, ce qui correspond à la différence entre le prix sur le marché national et celui à l’exportation. Selon Ramón Espinasa, ancien économiste de PDVSA, l’Etat offre plus de 3 000 dollars par an à chaque automobiliste. Pour José Luis Cordeiro, économiste lui aussi, « 80% de l’essence est utilisée pour des véhicules privés, qui transportent seulement 20% de la population, alors que 80% des citoyens dépendent des transports publics, qui consomment 20% de l’essence. C’est un « ’Hood Robin’ », une sorte de ’Robin Hood’ (Robin des Bois) à l’envers  ». Même le bouillant président Chavez n’a pas encore osé toucher à ces cadeaux aux « riches ».

Source : RISAL/IPS.

Source : article publié dans dlm-demain le monde, n°15, septembre-octobre 2012.

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