×

Tiken Jah Fakoly : l’icône de la « génération consciente »

Jean-François Pollet Jean-François Pollet
31 mars 2016

Imagine demain le monde - A 46 ans, la star du reggae Tiken Jah Fakoly, avec ses dix albums derrière lui, s’efforce de faire bouger les lignes dans une Afrique en plein renouveau. Ce même continent noir qui, se réjouit l’artiste, « est en train de se réveiller ».

C’est d’abord une voix, une voix grave, identifiable entre toutes. C’est ensuite un physique : grand échalas à barbe blanche et aux dreadlocks ébène. A 46 ans, le chanteur de reggae Tiken Jah Fakoly est une personnalité bouillonnante au parcours impressionnant.

Cet artiste chevronné a parcouru l’Afrique de long en large, et en particulier son pays, la Côte d’Ivoire, avant qu’il ne bascule dans la violence. Il a connu l’amertume de l’exil et cherché dans la musique « un exutoire à sa tristesse ». Avant de transcrire dans ses textes sa révolte et ses espoirs. Et d’assister au « renouveau » de cette Afrique dont les forces et les tourments ont donné chair aux dix albums qu’il a enregistrés. « On assiste aujourd’hui à un véritable printemps africain, s’enthousiasme Tiken, porté par la nouvelle génération, celle que j’appelle la ’génération consciente’.  » Cette génération éduquée, bien informée, qui dialogue sur les réseaux sociaux et cherche à construire un nouveau monde. « Une génération à qui il n’est plus possible d’imposer des modes de pensée, des contre-vérités, de la même manière que l’on a imposé une doctrine à leurs parents. Cette Afrique-là semble prête pour un tout nouveau départ. »

Tiken Jah Fakoly est l’une des icônes de cette « génération consciente ». Musicien engagé, cultivé, politisé, il ne cesse de dénoncer les maux de l’Afrique : le partage colonial (Plus rien ne m’étonne, son plus gros tube), la crise migratoire (Ouvrez les frontières), la mondialisation (Y’en a marre), la dette publique (Baba), les violences faites aux femmes (Non à l’excision). Aujourd’hui, il défend les vertus de l’alternance politique et applaudit le peuple burkinabé qui, en octobre 2014, a chassé son président, Blaise Compaoré, après 27 ans de pouvoir. « Certains dirigeants s’accrochent à leur siège, regrette- t-il. Regardez au Rwanda, Paul Kagamé a fait du bon travail, mais il réclame un troisième mandat. Je serais à sa place, je me retirerais et deviendrais conseiller politique du prochain président rwandais. A s’accrocher ainsi, il risque de voir le peuple se retourner contre lui et effacer ce qu’il a fait de bien. »

Le chanteur fait une pause, avant de poursuivre en grimaçant : « Au Burundi, Pierre Nkurunziza utilise la violence, il devra un jour s’expliquer. Car aujourd’hui tous les morts sont comptabilisés. »

Un penseur à contre-courant

En Afrique, Tiken Jah Fakoly est une star qui remplit des stades. En Europe, c’est un militant qui développe des réseaux, noue des amitiés. Il a participé à l’album Drop the debt (« Annuler la dette ») en 2003 au profit de l’organisation altermondialiste ATTAC. Il a chanté à la Fête de l’Humanité à Paris, il s’est produit deux fois à Bruxelles, invité par le Festival des libertés [1].

« La société civile et les associations tentent de faire bouger l’Afrique et on sent une réelle effervescence, se réjouit le chanteur de reggae. On construit des choses nouvelles et on dénonce les violences du passé. Les violations graves des droits humains sont désormais documentées. Et la Cour pénale internationale peut juger les dictateurs qui ont du sang sur les mains. Même si les Africains estiment qu’elle est une justice de Blancs, son action compte. » Tiken Jah Fakoly aime penser à contre-courant. Car la jeune Cour pénale internationale (CPI, créée en 2002), qui siège à La Haye aux Pays-Bas, n’est pas populaire en Afrique. Les 29 personnes qu’elle a placées dans son collimateur sont toutes africaines. Le premier, et seul, jugement qu’elle a émis reconnaissait, en 2012, la culpabilité d’un Africain, le chef de milice congolais Thomas Lubanga.

Le monopole de l’Afrique dans les poursuites de la Cour irrite précisément certains intellectuels africains. Pas Tiken Jah Fakoly, que du contraire. « Tant que les pays africains ne seront pas dotés d’un système judiciaire fiable, poursuit-il, l’action de la CPI gardera toute son importance. Dans la lutte pour la paix et la démocratie, l’arrestation de Laurent Gbagbo a été un signal très fort [2]. Voir ainsi un chef d’Etat écroué, cela fait réfléchir les autres dictateurs et pèse fortement dans la balance.  » Chanteur africain dont la vision s’étend à l’échelle de tout le continent, Tiken reste cependant attaché à sa Côte d’Ivoire natale, dont il scrute les soubresauts. « On dit que la construction de routes précède le développement, et nous voyons effectivement de nouvelles routes sillonner le pays. Le président Alassane Ouattara essaye de se montrer rassembleur. La guerre civile n’est pas définitivement enterrée et il faut encore réussir la réconciliation. Mais cela viendra avec le temps. Quand j’ai commencé à donner des concerts en Europe il y a 15 ans, je me souviens que la justice française venait de condamner Maurice Papon pour des faits qui remontaient aux années 40 ! »

« D’abord l’instruction, le reste suivra »

« Vous avez la montre, nous avons le temps. » Ce bon mot, un peu moqueur et prisé des Africains, pourrait être la devise du chanteur. « Chez nous, nous sommes dans un temps long. L’Afrique a d’abord connu l’esclavage. Lorsque la servitude a été abolie, elle a connu la colonisation. Après les indépendances, la mondialisation est venue prolonger les rapports de domination. En mettant tout le monde en concurrence, la mondialisation impose la loi du plus fort, celle des Etats-Unis, de la France et de l’Europe. La croissance économique mondiale qu’elle a générée n’est pas équitablement partagée.  »

Plus pour longtemps, pense-t-il. « Les Africains sont en train de se réveiller. Les indices économiques montrent que l’Afrique est le continent de l’avenir. La Chine, l’Inde, l’Amérique latine discutent avec nous. Ce n’est pas pour nos beaux yeux, mais parce qu’ils ont besoin de nous. Le continent dispose de toutes les matières premières nécessaires à leurs industries. Nous devons faire en sorte que ces pays nous traitent comme des partenaires et nous donnent notre part du gâteau. Je vois également d’importants changements politiques impulsés par la généralisation des élections libres. Car un dirigeant élu démocratiquement n’a plus à craindre d’être renversé par un coup d’Etat. Il peut faire son travail et se concentrer dessus. Nous sommes indépendants depuis 55 ans. Je pense que pour l’anniversaire des 100 ans de l’indépendance tout aura changé. C’est l’affaire de deux générations. »

Il y a quatre ans, le digne successeur d’Alpha Blondy a créé Un concert, une école, association dédiée à l’instruction des enfants. « Il faut investir dans l’humain », insiste-t-il. Avec l’aide d’associations françaises (Le Secours catholique, Action contre la faim), il multiplie les concerts dans l’Hexagone, dont les revenus servent à construire des écoles.

Pour l’instant un établissement a été construit au Burkina Faso, trois au Mali et un au Cameroun. « Mon rêve serait de toucher chaque pays africain pour souligner l’importance de l’éducation, conclut-il. Quand la majorité des Africains saura lire et écrire et aura une instruction civique, nos sociétés seront moins violentes, nous pourrons avancer doucement et pacifiquement. »

[1Il était en concert le 31 octobre dernier.En septembre, il a sorti un nouvel album, Racines, sur lequel il reprend les titres mythiques du reggae.

[2Laurent Gbagbo a été président de la Côte d’ivoire durant dix ans, de 2000 à 2010. En décembre 2010, il refuse de transmettre le pouvoir alors qu’il a été battu aux élections par son rival (et actuel président de Côte d’ivoire), Alassane Ouattara. En avril 2011, il est renversé par une guérilla favorable à Alassane Ouattara. il est ensuite arrêté et expédié dans les geôles de la Cour pénale internationale où il attend actuellement son procès.

Lire aussi

Eurafrique : la menace migratoire imaginaire

Eurafrique : la menace migratoire imaginaire

La menace d’une ruée migratoire africaine vers l’Europe est un mythe. La fermeture des frontières et la fin de l’aide au développement réclamées par les adeptes du repli national-populiste sont des solutions contre-productives. Ce dont l’Europe a besoin (...)


  • Arnaud Zacharie

    4 mars 2019
  • Lire
Les pénuries d'eau ont déjà fait fuir une partie des touristes qui visitent la ville du Cap. Avec 1,4 million de nuitées en 2016, le tourisme est une activité importante de la ville.

Le Cap bientôt sans eau

Dans les prochains mois, la ville de Cape Town, en Afrique du sud, va devoir affronter une rupture totale d’approvisionnement en eau. En cause : la sécheresse, mais aussi un manque d’infrastructures et d’anticipation des autorités. En attendant ce « (...)


  • Jean-François Pollet

    23 juillet 2018
  • Lire
Qui ? Jean-François Pollet
Adresse Quai du Commerce 9, 1000 Bruxelles
Téléphone +32 (0) 2 250 12 38

Inscrivez-vous à notre Newsletter