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Virunga : Soco capitule. Vraiment ?

Véronique Rigot Véronique Rigot
9 juillet 2014

Le parc des Virunga, immense réserve naturelle congolaise, est menacé par les projets d’exploitation pétrolière de la société anglaise SOCO international. Début juin, sous pression, SOCO annonçait renoncer à l’exploitation. Mais capitule-t-elle vraiment ?

Classé en 1925, le Parc national des Virunga est le parc plus ancien d’Afrique et est reconnu patrimoine mondial par l’UNESCO depuis 1979. Sur ses 800.000 hectares,il abrite une multitude de biotopes avec leur faune et flore tout aussi diverses. Toutefois, malgré son classement, le parc est considéré depuis 1994 par l’UNESCO comme « patrimoine mondial en danger ». La plus grave menace qui pèse aujourd’hui sur lui est le pétrole.

Mobilisations payantes

Pour faire barrage aux projets de SOCO, associations congolaises et internationales se sont mobilisées. Et cela a porté ses fruits ! Le 11 juin, la compagnie pétrolière annonçait qu’en échange d’un arrêt des poursuites de la part du WWF, elle s’engageait à mettre un terme à ses activités d’exploration sismique dans le Lac Edward (principale zone d’intérêt « pétrolifère » de l’ensemble de la concession nommée « bloc V » allouée à SOCO) et à n’engager ni exploration ni forage dans le parc, « à moins que l’UNESCO et le gouvernement congolais ne reconnaissent que de telles activités ne soient compatibles avec le statut de patrimoine mondial  » dit le communiqué [1]. Pour mémoire, ce bloc V est un territoire chevauchant pour plus des 2/3 celui du parc national des Virunga, dont la partie congolaise du Lac Edward, à la frontière ougandaise.

Une victoire ?

Par cet accord, la bataille semble donc gagnée et, à l’instar de notre ministre des Affaires étrangères Didier Reynders qui a salué cet accord, la communauté internationale s’est réjouie de cette « victoire ». Mais, dès le lendemain, des rumeurs de démenti de SOCO circulaient déjà, relayées par la presse congolaise : la direction de la compagnie pétrolière a en effet précisé que SOCO ne se retire pas, et a même laissé entendre qu’elle continuera ses activités dans le bloc V. Nonobstant ces déclarations, SOCO a tenu sa promesse et clôturé le 21 juin ses opérations sismiques dans le Lac Edward. Mais elle a fait savoir que les limites du bloc V pourraient être redessinées et, selon une interview au journal britannique The Times de son PDG adjoint Roger Cagle, l’idée de faire déclasser le bloc V de la liste du patrimoine mondial est une piste envisagée.

Déclasser le site, une hypothèse crédible ?

La liste des sites inscrits au patrimoine mondial ne cesse de s’allonger au fil des années (26 sites viennent d’être ajoutés en juin 2014) et l’UNESCO vient de refuser la demande australienne de déclasser des forêts tasmaniennes. Selon certains experts, des raisons économiques pourraient éventuellement justifier d’un déclassement pour un pays en développement, mais les arguments tendent plutôt en sens inverse : la préservation de sites exceptionnels est plutôt perçue comme une plus-value que comme un obstacle au développement. [2]
Cette piste du déclassement de la prestigieuse liste de l’UNESCO ne doit pas pour autant être négligée. La ville de Dresde, en Allemagne a été déclassée suite à la construction d’un pont qui la défigurait, tandis que le sanctuaire de l’oryx arabe (un ongulé asiatique proche de l’antilope) l’a été quand le Sultanat d’Oman a réduit unilatéralement sa surface en 2007.
Fin juin, l’UNESCO rappelait cependant sa « demande à l’État congolais d’annuler tous les permis d’exploitation pétrolière » attribués sur le territoire classé : « L’exploration et l’exploitation de pétrole, gaz ou minerais n’est pas compatible avec le statut de patrimoine mondial ».

Annuler les permis octroyés

Il y a fort à parier que SOCO n’en restera pas là, et n’hésitera pas à insister sur les enjeux économiques et à jouer sur les ambiguïtés de la loi congolaise. On rappellera, après de multiples rebondissements, la décision du gouvernement d’autoriser l’exploration, le ministre congolais des Hydrocarbures déclarant en 2012 que « les intérêts économiques du pays priment sur les considérations environnementales dans ce parc  ». Pourtant, l’octroi de tels permis est contraire à la loi congolaise sur la protection de la nature, et c’est donc « à des fins scientifiques » que l’exploration avait été autorisée, seul motif prévu par la loi pour déroger à l’interdiction de pénétrer dans une aire protégée. Le documentaire Virunga, sorti en avril 2014, a mis en lumière d’importants soupçons de corruption. Depuis des décennies, ces richesses alimentent toutes les convoitises, et face à cette instabilité récurrente, les gardiens du parc comme les défenseurs de l’environnement et les militants des ONG locales effectuent leur travail quotidien au péril de leur vie. Plus de 140 personnes travaillant pour le parc ont été assassinées ces 20 dernières années, et en avril dernier, son directeur, le Belge Emmanuel de Mérode, a été pris en embuscade et violemment agressé.
La solution définitive à cette menace ne peut être que l’annulation des permis d’exploitation par le gouvernement congolais et le choix d’un modèle de développement économique « qui bénéficiera à la majorité, et non à quelques-uns » selon les termes de l’archevêque et prix Nobel de la paix sud-africain Desmond Tutu (The Huffington Post, 30 avril 2014). Telle est finalement la demande du Réseau Ressources naturelles – qui regroupe plus de 250 organisations congolaises et qui est soutenu par l’Opération 11.11.11 - et de l’ensemble de la société civile car le véritable enjeu, ce sont les conditions de vie de plus d’un million de Congolais qui vivent à proximité immédiate du Parc des Virunga.

[1Communiqué conjoint de SOCO et WWF, « SOCO and WWF agree way forward on future activity in Virunga National Park (DRC) », 11 juin 2014.

[2Plusieurs études sur les impacts économiques du classement de sites encouragent justement à l’inscription des sites. Voir par exemple : www.icomos.org/icahm/initiatives_economicimpacts.html

Les droits humains d’abord !



Disciplinons les multinationales, refusons une justice qui les privilégie.
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