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Football

Coupe du monde : braquons les projecteurs là où les règles du jeu sont bafouées

15 juin 2018

Pour des vêtements de sport fabriqués dans des conditions de travail décentes. Soutenons la société civile indonésienne.

A partir de ce jeudi 15 juin, la Coupe du Monde de football investit les écrans de télévisions et déchaînera les passions partout sur la planète. Les caméras seront braquées sur Cristiano Ronaldo, Lionel Messi ou Eden Hazard, dont les exploits feront vibrer petits et grands.

Qui s’intéressera aux conditions de travail indécentes des ouvriers et ouvrières asiatiques qui fabriquent les vêtements de sport pour les grandes marques  ? Nul doute que la couverture médiatique évitera soigneusement ce sujet fâcheux. Pourtant, malgré quelques progrès obtenus ces dernières années sous la pression des ONG et des syndicats, la situation reste inacceptable, avec des semaines de travail pouvant atteindre 80 heures sans que les faibles salaires permettent de sortir de la pauvreté. C’est notamment le cas en Indonésie, où les grandes marques ont délocalisé une part de leur production.

Nike et Adidas, les deux principaux équipementiers sportifs, se désengagent en effet de plus en plus des pays comme la Chine ou la Thaïlande, où les salaires moyens dans l’industrie textile sont désormais proches du salaire minimum vital. Les deux marques vont s’approvisionner dans les pays où les salaires restent bas. Très bas. Parfois inférieur de 65% au salaire minimum vital, selon des estimations de l’Asian Floor Wage Alliance (ASWA), une large coalition de la société civile asiatique soutenue par l’Opération 11.11.11.

Ces revenus de misère contrastent violemment avec les rémunérations offertes aux joueurs stars en contrepartie de leur droit à l’image : récemment, Cristiano Ronaldo est devenu le premier joueur de football à signer un contrat de sponsoring à vie avec Nike. Ce contrat lui garantit un revenu d’un milliard de dollars au total, soit 20 millions de dollars minimum par an assurés jusqu’à la fin de ses jours ! Six mois plus tard, Lionel Messi était le premier à signer un contrat à vie avec Adidas pour un montant de 12 millions € par an. Et la surenchère du sponsoring sportif ne s’arrête pas aux joueurs : en 2017, les dix plus grands clubs de football européens ont engrangé près de 550 millions € de sponsoring par an, soit une augmentation de plus de 35% en deux ans.

Les chiffres d’affaires de Nike et Adidas ont augmenté quatre fois plus vite que le secteur de l’habillement sur les dix dernières années. La marge bénéficiaire des deux marques a été multipliée par 2,5, et les dividendes versés aux actionnaires ont même été multipliés par 3 dans le cas de Nike, devenu l’une des valeurs de référence de la bourse de Wall Street. Est-ce que les travailleurs en Asie profitent eux aussi de cette bonne santé économique ? Ils n’en voient même pas les miettes. En Indonésie, une travailleuse qui fabrique des chaussures Adidas gagne moins de la moitié du salaire minimum vital. Avec son salaire, elle ne peut simplement pas couvrir les besoins de base de sa famille. Les ouvrières asiatiques qui ont fabriqué un maillot Adidas pour une des équipes qualifiées au Mondial gagnent moins d’1 € par maillot... vendu 85 € ou plus chez nous ! (voir ci-dessous)

Nike et Adidas ont pourtant les moyens de garantir le versement d’un salaire décent aux travailleurs de leur filière d’approvisionnement. Rien que l’augmentation de leurs dépenses en marketing entre 2012 et 2017 permettrait d’assurer le paiement d’un salaire vital à l’ensemble des travailleurs de la filière d’approvisionnement d’Adidas ! En outre, cela n’aurait quasi aucun impact pour le consommateur européen, puisque le salaire des ouvrières qui ont fabriqué ces vêtements de sport ne représente qu’à peine plus de 1% du prix d’achat.

Pour inciter les grandes marques à respecter le travail décent dans leurs chaînes d’approvisionnement, une campagne de sensibilisation et d’interpellation a été mise sur pied par les organisations de la société civile indonésienne. Cette campagne est menée avec le soutien du CNCD-11.11.11 et de son ONG membre achACT. En Belgique et en Europe, une campagne de sensibilisation mettra la pression sur Nike et Adidas, afin que le grand public découvre la réalité des conditions de production derrière le beau vernis publicitaire. En Indonésie et en Asie, la campagne soutiendra l’action des syndicats indonésiens dans la négociation d’un accord pour un salaire minimum vital et la sécurité de l’emploi.

Ce n’est pas une mission impossible : en 2011, suite à plusieurs années de la campagne « Play Fair », un protocole sur l’exercice de la liberté d’association avait pu être signé entre cinq syndicats indonésiens, six marques de sport (Adidas, Asics, Nike, Puma, Pentland et New Balance) et 69 de leurs fournisseurs indonésiens. Aujourd’hui, la Coupe du Monde de football en Russie doit être l’occasion de braquer une nouvelle fois les projecteurs hors du terrain, là où les règles du jeu sont constamment bafouées.

Le saviez vous ? Sur un maillot de football vendu 85€, le salaire des travailleuses qui l’ont confectionné ne représente même pas 1€.

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