Avant, après et longtemps après Hiroshima
La tragique actualité du début d’année au Japon a relancé le débat sur l’énergie nucléaire à un moment où ses partisans tentent de la présenter comme partie de la solution contre le réchauffement climatique. A Bruxelles, Alex Lorette invite à y réfléchir par une pièce de théâtre.
Quelques mois après la catastrophe de Fukushima au Japon, Alex Lorette, auteur dramatique, metteur en scène et comédien belge livre sur la scène du Marni (Ixelles) à la fin septembre, Pikâ Don, Hiroshima. La pièce est une succession de tableaux mettant en scène des Japonais, Européens et Américains avant, après et longtemps après le lâchage de la bombe A sur Hiroshima. Rencontre avec son auteur.
Comment en es-tu arrivé à écrire cette pièce ?
C’est parti d’une mise en scène précédente que j’avais faite à partir d’un texte de Koffi Kwahulé, « Mistérioso 119 ». On y parlait du 11-Septembre et de la difficulté pour les gens de faire le deuil en l’absence de corps. J’ai lu ensuite un livre qui faisait référence aux bombardements de Dresde et Hiroshima. L’envie m’est alors venue d’écrire une sorte de pièce triptyque sur les trois drames. Mais, en me documentant, je me suis rendu compte qu’Hiroshima était un sujet suffisamment vaste que pour justifier une pièce complète.
Hiroshima, c’est un sujet vaste … et grave !
L’objectif n’était pas de travailler sur quelque chose de morbide. A l’origine de ce projet, je voulais faire un travail sur la mémoire. Interroger notre rapport à un événement historique majeur du 20e siècle. Quelque part, on est dans le camp des « vainqueurs » : on connaît l’image du champignon, pas celle des corps. On se pose donc la question de notre version de l’Histoire.
La pièce est basée sur des témoignages, des histoires personnelles …
Oui, l’idée était de travailler à partir de témoignages et de faire passer une parole. Donner accès à ces témoignages, c’est participer à une réécriture de l’histoire, à l’éclairer selon un prisme différent. Le spectacle est un montage de tableaux où l’on change d’époques, de perspectives, avec des moments assez ludiques. Réfléchir sur un phénomène que l’on ne maîtrise pas, de grande échelle et observer son impact sur la vie quotidienne des individus.
On connaît l’image du champignon, pas celle des corps
Le sujet a déjà été traité de multiples fois …
Il l’a surtout été au cinéma. La force du théâtre par rapport à un art de l’image, c’est l’imaginaire. Dans Pikâ Don, on ne montre pas aux gens l’horreur. On l’évoque par des images poétiques. On cherche sans arrêt à transposer. C’est beaucoup plus puissant.
Tu t’es rendu au Japon pour l’écriture ?
J’y suis allé alors que l’écriture était quasiment finie. J’ai voulu d’abord travailler sur base des témoignages et de mon imaginaire. Mais c’était important de s’y rendre après pour vérifier que l’écriture était conforme à une certaine réalité. Ce voyage, avec un passage par Hiroshima et Nagasaki, m’a conforté dans mon écriture. Ça m’a aussi permis d’écrire d’autres tableaux, sur base de nos préjugés notamment.
Nos préjugés ?
Pour que la pièce reste agréable à entendre, à voir ou même à lire, je me suis amusé à raconter le rapport que nous avons au Japon. On regarde beaucoup ce pays avec des clichés. L’idée était donc de mettre en perspective tous nos préjugés.
La pièce se joue quelques mois après la catastrophe de Fukushima. Tu y vois des parallèles ?
Il n’y a aucun opportunisme dans ce projet puisque la pièce a été écrite en 2009. Le parallèle est qu’on joue avec le feu. Avec le nucléaire, une seconde peut avoir un impact énorme sur la vie de dizaines de milliers de personnes. Pour moi, l’intérêt de Fukushima est que ça semble éveiller un mouvement citoyen et des prises de conscience. C’est une façon d’apprendre quelque chose de l’Histoire.
Décrirais-tu ton théâtre comme politique ?
J’estime qu’il y a deux façons de faire du théâtre politique : celle où l’on dénonce les choses en expliquant clairement ce qui est bon ou mauvais. Et l’autre, dont je me sens plus proche, où l’on dit les choses indirectement, sans les asséner. Simplement mettre en lumière certaines choses qui amèneront peut-être les gens à réfléchir autrement. Quand un livre, une pièce, une peinture poussent des gens à remettre en question des schémas de pensées fixes, on atteint, pour moi, le projet de tout art. L’art n’est pas seulement du divertissement !
Une invitation à réfléchir en somme ?
Mon travail est différent de celui d’un historien. Je travaille sur le témoignage et mon but n’est pas de donner une solution toute faite aux gens mais qu’indirectement, ils se posent des questions et s’informent sur le sujet. Ce n’est pas mon caractère d’aller défiler dans les rues, je préfère gratter dans les choses que l’on me présente pour les remettre en question. Un des personnages le dit : « Est-ce que c’était nécessaire ? Je n’en sais rien, je n’ai pas les éléments pour juger ». Un spectacle ou une écriture comme ça est une invitation à réfléchir et à trouver d’autres choses que l’information prémâchée, immédiate, par rapport à laquelle on n’a aucun recul.
L’auteur que tu es a tout de même un avis ! Notamment au travers de la scène du témoignage de ce soldat américain qui s’apprête à larguer la bombe ou celle des visiteurs du mémorial ?
On peut difficilement écrire là-dessus sans être interpellé... On peut avoir une prise de position en tant qu’auteur sans pour autant tomber dans la morale du bon et du méchant. Ma prise de position est de décrire ce soldat qui a l’impression d’avoir juste fait son boulot. Au travers de ça, on parle de l’industrialisation de la mort. On est dans une société industrielle depuis le 19e siècle : on produit en masse, on bouffe en masse, on consomme en masse et donc on tue aussi en masse. Ma prise de position est là.
Source : article publié dans dlm, demain le monde, n°9, septembre-octobre 2011 // www.cncd.be/dlm


