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Le pétrole baisse, et ce n’est pas une bonne nouvelle

Jean-François Pollet Jean-François Pollet
27 avril 2015

Imagine demain le monde - Le prix du baril de pétrole a chuté d’environ 60 % depuis juin 2014. Est-ce une bonne chose ? Pas sûr du tout. Chez nous, les ménages peuvent remplir leur citerne ou faire le plein de leur voiture à bon compte, mais ailleurs (Russie, Iran, Venezuela...), les populations ont vu leur pouvoir d’achat s’effondrer.
Cette chute des prix du baril retarde le processus de transition énergétique.

Le prix du pétrole est en chute libre et c’est tout le marché énergétique qui s’affole. Un contexte qui, en outre, n’est guère favorable aux énergies renouvelables. La chute du prix du pétrole, c’est finalement une mauvaise nouvelle pour l’environnement, mais aussi pour les populations des pays producteurs qui n’ont jamais réellement profité des bénéfices de l’« or noir ». Voici pourquoi.

1. Comment expliquer cette chute des prix ?

D’un côté, l’économie mondiale vit au ralenti. De l’autre, la demande de pétrole, ainsi que l’abondante (et récente) disponibilité du gaz de schiste américain, ont fait fléchir les prix. Par ailleurs, en maintenant sa production, l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep), l’Arabie saoudite en tête, ont encore précipité la chute des prix (-55 % entre juin 2014 et janvier 2015).
Le pétrole devrait rester bon marché encore plusieurs mois. Voire quelques années. « Fixer une date précise est impossible et serait de la pure spéculation, souligne Michel Huart, secrétaire général de l’Association pour la promotion des énergies renouvelables (Apere). Mais il est certain que les prix vont remonter et même fortement. Quand on fait une moyenne des prix, on remarque qu’ils sont en constante augmentation depuis plus de 20 ans.  » (Voir notre infographie.)
Selon les prévisions avancées début février par l’Agence internationale de l’énergie, le prix du baril de pétrole (59 dollars mi-février au bouclage du magazine Imagine demain le monde) pourrait remonter à 73 dollars en 2020. L’AIE prévoit par ailleurs un ralentissement de l’offre liée à des besoins en énergie satisfaits par d’autres sources (gaz, charbon, nucléaire, énergies renouvelables).

2. Qui sont les perdants et pourquoi ?

Tous les pays exportateurs de pétrole sont touchés par cette forte baisse du prix du pétrole. Cependant, tous ne sont pas frappés de la même manière.

Pour la Russie, premier exportateur mondial, c’est un coup dur. Le rouble a chuté de 40 %, entraînant au passage une baisse fulgurante du pouvoir d’achat des Russes qui doivent également affronter une poussée du chômage, alors que celui-ci était jusqu’à ce jour pratiquement inconnu. « La Russie produit 10 millions de barils par jour, rappelle Philippe Sebille-Lopez, consultant pour Géopolia, cabinet conseil en géopolitique. Si elle perd la moitié de ses revenus, il lui en reste encore beaucoup, d’autant qu’elle exporte aussi du gaz. Mais le pays est également sous le coup de sanctions européennes pour avoir annexé la Crimée, un territoire ukrainien. C’est la conjonction de la chute des prix du pétrole et des sanctions économiques qui mettent le pays en difficulté.  »

L’Iran, 77 millions d’habitants et huitième exportateur, est dans la même situation. En 5 mois, le rial, la monnaie nationale, a perdu 30 % face au dollar. Le pays subit la chute de ses revenus d’exportation mais également les effets du triple embargo décrété par les Etats-Unis, l’Union européenne et l’ONU, en réponse à son programme nucléaire.

  (Crédit : D.R. )

3. Pourquoi la rente pétrolière profite-t-elle rarement aux populations ?

Produire du pétrole n’est pas un gage de prospérité, ni de développement social. D’abord parce que les pays exportateurs ont une monnaie nationale forte dopée par l’arrivée de devises, ce qui rend les autres secteurs économiques moins compétitifs. Il est donc difficile de développer à la fois une industrie pétrolière et, par exemple, une industrie textile. Or le pétrole ne crée pas d’emplois, le textile bien. Le chômage, qui apparaît rapidement dans le sillage des pipelines, pousse les gouvernements à creuser les déficits budgétaires pour acheter la paix sociale. Malgré leur rente, les pays s’endettent et perdent leur capacité d’action.
D’autant que la concentration des revenus dans un seul secteur, le pétrole, dirigé par un petit nombre de décideurs, a tendance à alimenter le clientélisme et la corruption et à engendrer des problèmes de gouvernance.
En gros, ces pays ne se démocratisent pas, ne développent pas une administration compétente et présentent une société clivée entre une poignée de très riches et de nombreuses personnes sans emploi qui doivent parfois vivre dans un environnement dévasté par l’exploitation pétrolière.
Une étude du Royal Institute of Foreign Affairs montre qu’il faut produire au moins 24 barils de pétrole par jour et par habitant pour que la population tire profit de la rente pétrolière. Ce qui revient à dire qu’il faut à la fois être un gros producteur et être faiblement peuplé comme les pays du Golfe.

4. Qui utilise les bénéfices du pétrole pour financer son développement ?

Le Tchad est un exemple. Ce petit producteur investit depuis peu 70 % de ses revenus pétroliers dans les secteurs prioritaires du développement : santé, éducation, infrastructures. Ces investissements ont été imposés par la Banque mondiale en contrepartie de son financement de l’oléoduc qui transporte le pétrole tchadien vers le Cameroun. « Il n’y a pas d’autres exemples de retombées directes des revenus pétroliers sur les populations, commente Philippe Sebille-Lopez. Si ce n’est qu’au Venezuela, en Iran et au Nigeria, le carburant est très largement subventionné à la pompe. Donc, ceux qui ont une voiture bénéficient d’une essence très bon marché. Mais ces pays sont en train de revenir sur de telles facilités qui leur coûtent une fortune, car elles ne font qu’entretenir un gigantesque parc de voitures anciennes qui affichent une consommation délirante.  » La Norvège, 16e producteur mondial, a fait un autre choix. La rente pétrolière est intégralement versée dans un fonds souverain, le Government Pension Fund Global. Doté de 878 milliards de dollars, celui-ci est le plus important du monde.
La situation est exceptionnelle, car même en se passant de sa rente pétrolière, la Norvège affiche le revenu moyen par ha- bitant le plus élevé du monde, selon la Banque mondiale. Et le pays se place en tête du classement du développement humain qui mesure le bien-vivre sur la base de trois indicateurs : le niveau de vie, le niveau d’instruction et l’espérance de vie.

5. Et la Belgique ?

Le pétrole représente 39 % de notre consommation énergétique, soit 23 millions de tonnes englouties chaque année. La baisse des prix est donc une bonne nouvelle pour l’économie. Elle l’est moins pour la planète. « La baisse des prix a relancé la consommation de carburant, constate Pierre Courbe, chercheur à Inter-Environnement Wallonie. En effet il y a une corrélation directe entre les prix du pétrole et la distance annuelle parcourue par les voitures, et donc leurs émissions de gaz à effet de serre. »
Tout se passe comme si les ménages ne cherchaient pas à faire des économies sur les carburants. Lorsque les prix baissent, ils allongent simplement leurs déplacements. « Nous sommes face à une urgence environnementale, s’emporte Michel Huart, de l’Apere, et voilà que nous prenons plus souvent la voiture. La baisse des prix du pétrole retarde notre entrée dans la transition énergétique. » En effet, comment pousser les ménages à isoler leur maison, prendre les transports en commun, éviter d’aller s’installer loin des centres-villes dans des lieux qui les contraignent à faire de longs déplacements, quand le prix à la pompe ne cesse de diminuer.
« Le pétrole bon marché, poursuit Michel Huart, profite à ceux qui ne font aucun investissement. Dans une société très concurrentielle comme la nôtre, cela complique les efforts des entreprises qui veulent s’engager pour l’environnement. Le risque, c’est de voir les investissements reportés pour longtemps. Ceux qui doivent remplacer leur chaudière et se détournent des pel- lets, parce que les énergies fossiles sont vraiment moins chères, font un choix pour les 20 années que va durer leur chaudière. Il faut rappeler que le pétrole disparaîtra et qu’il importe de trouver un plan B dès maintenant. »

En savoir +

  • Lire la conférence de Michel Huart « Renouvelables et utilisation rationnelle de l’énergie dans la transition énergétique », téléchargeable sur le site de l’Apere : www.apere.org, onglet « outil », puis « conférence ».

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