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Les apôtres de l’austérité, ces nouveaux « zombies »

Arnaud Zacharie Arnaud Zacharie
13 janvier 2015

Imagine demain le monde - Selon les théoriciens de l’austérité, le poids excessif de la dette et des dépenses publiques nécessite de réduire drastiquement le train de vie devenu insoutenable des Etats, en vue de restaurer la croissance et l’emploi. La réduction des dépenses publiques est ainsi devenue la priorité des gouvernements européens, en vue de provoquer un « choc de compétitivité ». Plutôt que de guérir le mal, leurs recettes risquent au contraire de l’aggraver.

Régler un problème implique d’en avoir initialement compris les causes. Or, force est de constater que le diagnostic posé par les dirigeants européens sur les causes de la crise est erroné. Selon eux, c’est l’imprudence budgétaire des États au cours des trois dernières décennies qui a provoqué la crise des dettes publiques et la récession. La priorité, symbolisée par l’adoption de la « règle d’or [1] » européenne en matière budgétaire, est donc de réduire les dépenses publiques, dont le poids excessif est considéré comme la principale cause de la morosité économique.

Pourtant, hormis dans le cas de la Grèce dont les dérapages budgétaires ont été réels au cours des années 2000, c’est l’endettement privé excessif et l’imprudence des banques qui ont provoqué le krach d’octobre 2008 et la récession mondiale de 2009, contraignant les États à opérer de coûteux sauvetages des banques qui ont eu pour effet de transformer les dettes privées en dettes publiques. A partir de 2010, la panique financière provoquée par la spéculation sur les titres de la dette des pays de la zone euro a incité les gouvernements à se lancer dans des politiques d’austérité dont les effets récessifs ont aggravé la crise et l’endettement public [2].

Malgré ces résultats contre-productifs, les gouvernements s’entêtent dans cette voie, comme en Belgique où Bart De Wever a décrété, suite à la manifestation nationale du 6 novembre 2014 contre les mesures d’austérité du nouveau gouvernement, qu’il n’y avait pas d’alternative. Une réalité qui amène le Nobel d’économie Joseph Stiglitz à qualifier de « zombies » [3] les apôtres de l’austérité européenne, tant ces politiques ne résistent ni à l’épreuve des faits, ni à celle des théories censées les justifier.

Le plafond imaginaire de la dette publique

Lorsqu’en 2010, la Troïka et les gouvernements européens ont prôné l’austérité généralisée en Europe, la principale source théorique qui a justifié leur action a été la célèbre étude de Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff (Growth in a Time of Debt [4]), publiée en janvier 2010 et arguant, sur la base de statistiques couvrant la période 1946-2009, que la croissance d’un pays commençait à baisser lorsque sa dette publique atteignait 90 % de son PIB. La dette publique de la plupart des Etats européens ayant dépassé ce plafond fatidique suite à la crise de 2008, le retour à la croissance impliquait selon cette logique de couper dans les dépenses publiques pour réduire la dette et relancer la croissance.

En 2013, alors que les politiques d’austérité avaient provoqué une nouvelle récession et une hausse de la dette en Europe, trois chercheurs du MIT découvrirent plusieurs erreurs dans l’étude de Reinhart et Rogoff, qui avaient omis d’inclure certains pays dans leurs calculs, dont la Belgique, ainsi que l’Autriche, le Danemark, le Canada et l’Australie [5].
En les incluant, le taux moyen de croissance atteint par les pays ayant un taux d’endettement supérieur à 90 % du PIB n’était plus de -0,1 %, mais de 2,2 % ! La Belgique a ainsi eu une dette supérieure à 90 % du PIB pendant 26 ans, ce qui ne l’a pas empêché d’enregistrer un taux de croissance de 2,6 % par an en moyenne durant cette période. Finalement, le fameux plafond fatidique n’en était donc pas un [6].

Le poids jugé excessif des dépenses publiques

Bien qu’orphelins de leur principale justification théorique, ceux que Paul Krugman surnomme les « austériens » [7] n’ont pas pour autant révisé leur position. Au contraire, malgré le nombre croissant d’études démontrant l’inefficacité des politiques d’austérité, dont la plus récente a été publiée par le Bureau d’évaluation indépendant du FMI [8], ils appuient désormais leurs arguments sur le poids présumé excessif des dépenses publiques. Un indicateur permet selon eux de le démontrer : les dépenses publiques représentent la moitié du PIB en moyenne dans la zone euro. Elles atteignent même 54,5 % en Belgique, 57,1 % en France, 57,2 % au Danemark et 58,5 % en Grèce [9]. Il faut dès lors libérer les économies européennes de ce poids excessif pour relancer la croissance et l’emploi.

Pourtant, à l’analyse, ce raisonnement ne tient pas plus la route que son prédécesseur. Comme l’explique Thomas Piketty, le poids des dépenses publiques reflète le développement de l’État social au cours du 20e siècle [10]. Jusqu’à la Première Guerre mondiale, les dépenses publiques représentaient moins de 10 % du PIB, à une époque où les États européens se limitaient à assurer les fonctions régaliennes (police, justice, armée, administration générale, etc.). Entre les années 1920-1930 et 1970-1980, on assiste ensuite à une hausse des impôts et des dépenses publiques (en particulier des dépenses de retraites, de santé et d’éducation) dans tous les pays industrialisés, qui développent alors diverses formes de systèmes de protection sociale et de services publics. A partir des années 1980, cette évolution est stoppée durant trois décennies et les dépenses publiques se stabilisent au niveau qu’elles avaient atteint dans les différents pays, soit autour de 45 % en moyenne dans les pays européens et autour de 30 % aux États-Unis. Les gouvernements s’appliquent alors à réduire le poids de l’État par la déréglementation financière et les privatisations, mais pas par les dépenses publiques qui restent stables, jusqu’à ce que la crise de 2008 entraîne une hausse de 5 %, pour représenter aujourd’hui la moitié du PIB dans la zone euro. En Belgique, l’injection de capital dans le secteur bancaire explique ainsi la majeure partie de la hausse des dépenses publiques depuis 2008.

Accusés de vivre au-dessus de leurs moyens, les États européens ont en réalité stabilisé leurs dépenses publiques depuis le début des années 1980, avant que la crise bancaire les pousse à les augmenter. La comparaison souvent faite avec les États-Unis ne tient pas, puisque si leurs dépenses publiques ne représentent qu’un tiers de leur PIB, c’est parce qu’ils ne disposent pas d’un système public d’assurance santé comme en Europe. Or, s’il n’est pas comptabilisé comme dépense publique, le système privé américain coûte le double du système public européen, soit 20 % du PIB, pour des performances bien moindres [11]. En outre, considérer l’éducation, la santé, les retraites et les autres transferts sociaux (comme les allocations de chômage et les minima sociaux qui, bien que particulièrement décriés, ne représentent chacun qu’environ 1 % du PIB) comme de simples dépenses est réducteur : il s’agit d’investissements dans le capital humain et de transferts vers des allocataires qui en dépenseront une bonne partie dans l’économie. Les réduire, c’est donc aussi réduire la croissance, alors que l’austérité a paradoxalement pour ambition de la restaurer.

Les alternatives existent

L’austérité a aggravé la récession et augmenté le poids des dettes publiques. L’accentuer alors que la déflation menace semble suicidaire. Postuler que la baisse des charges sociales crée mécaniquement la croissance et l’emploi est bien hasardeux, tant les expériences récentes ont démontré qu’elle profitait surtout aux actionnaires [12]. Les postulats théoriques et empiriques censés justifier ces politiques ne sont donc pas satisfaisants.

Pourtant, les alternatives existent et elles reposent sur des bases théoriques de plus en plus largement admises, comme le démontrent deux études récentes publiées par le FMI : la première conclut que redistribuer les richesses par des politiques fiscales progressives est bon pour la croissance [13] et la seconde que les investissements publics financés par l’emprunt sont efficaces pour relancer l’économie et réduire la dette [14]. En d’autres termes, les bases théoriques pour mener des politiques de justice fiscale, de réduction des inégalités et d’investissement dans la transition socio-écologique existent. Il ne manque plus que les débouchés politiques pour les appliquer.

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