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Géo stratégo

Un besoin de tout autre chose

Arnaud Zacharie Arnaud Zacharie
6 mars 2015

Ceux qui s’évertuent à vouloir restaurer le système sur les mêmes bases que par le passé font fausse route. En tentant de guérir le mal par le mal, ils ne font que préparer la prochaine crise. Les alternatives existent. Il est temps pour les citoyens de le rappeler à leurs gouvernants. C’est ce qu’ont commencé à faire en Belgique le mouvement citoyen Tout Autre Chose et son pendant flamand Hart boven Hard qui mobilisent ce 29 mars pour une grand parade.

Lorsque la crise mondiale de 2008 a éclaté, les gouvernements semblaient résolus à en tirer les leçons et à ne plus répéter les erreurs du passé. Le G20 annonçait un plan d’action ambitieux pour dompter le « capitalisme financier » : réglementer les banques – accusées, selon les termes de l’ancien président de la Bundesbank Axel Weber, d’avoir « prêté n’importe quoi à n’importe qui » –, mettre fin aux paradis fiscaux – ces « trous noirs » de la finance créant opacité et évasion fiscale – et instaurer un « nouveau Bretton Woods » – du nom de l’accord signé en 1944 par les pays alliés pour stabiliser le système monétaire international d’après-guerre. Les inégalités sociales étaient pointées du doigt, alors qu’étaient révélés les montants astronomiques des « bonus » empochés par les cadres dirigeants et que s’allongeait la liste des working poors, ces travailleurs pauvres condamnés à s’endetter jusqu’au cou pour acquérir un logement. C’en était fini du business as usual.

Une voie sans issue

On sait aujourd’hui qu’il en a été autrement. Certaines mesures allaient dans le bon sens, mais elles ont été victimes du syndrome du « trop peu, trop tard ». Entre-temps, le coût du sauvetage des banques et de la récession avait transformé les dettes privées en dettes publiques et les Etats, pris d’assaut par les attaques spéculatives des marchés qu’ils avaient pourtant contribué à sauver du marasme, répondaient dans la panique par des politiques d’austérité généralisées. Malheureusement, comme on pouvait le prévoir, ces politiques ont non seulement été douloureuses socialement, mais aussi inefficaces économiquement. L’austérité généralisée a provoqué récession, chômage, chute des recettes fiscales, hausse de la dette et, in fine, déflation.

Alors qu’aujourd’hui, le constat d’échec de ces politiques est de plus en plus largement partagé – comme l’attestent les nombreuses études publiées par le FMI lui-même sur la question –, la plupart des gouvernements, dont la Belgique, s’entêtent dans cette voie sans issue. Réduction des dépenses publiques et amélioration de la compétitivité sont devenues l’alpha et l’omega de la politique du gouvernement belge. «  Il n’y a pas d’alternative  », a d’ailleurs décrété Bart De Wever au lendemain de la manifestation nationale du 6 novembre 2014 à Bruxelles, ressuscitant ainsi le « There is no alternative » (TINA) de Margaret Thatcher dans les années 1980.

La boucle est ainsi bouclée : la « révolution conservatrice » des années 1980 a semé les germes de la crise de 2008, dont le choc a été assumé par les Etats et leurs contribuables, désor- mais sommés d’accepter une nouvelle forme de révolution conservatrice pour restaurer le système sur les mêmes bases que par le passé.

Pas d’alternative, vraiment ?

Pas d’alternative à un tel scénario, vraiment ? En Belgique, on a fait le choix de couper dans les dépenses publiques plutôt que d’opérer un véritable tax shift permettant à la fois une plus grande justice fiscale et des recettes accrues. La taxation des plus-values boursières, pourtant identifiée par le Conseil supérieur des finances comme la mesure générant le plus de recettes fiscales, est restée au frigo, alors qu’elle pourrait à elle seule mobiliser une part considérable du montant de l’« effort budgétaire » prévu par le gouvernement. Le système des intérêts notionnels, pourtant critiqué de toutes parts, est maintenu. La fiscalité environnementale, qui permettrait de favoriser la transition écologique en rendant moins chers les comportements vertueux et plus chers les comportements vicieux, est aux oubliettes. Par contre, la culture, les salaires, les pensions, la justice, la recherche scientifique ou l’aide au développement sont allègrement mis à contribution. Les immigrés, les chômeurs et les allocataires sociaux sont stigmatisés. Le compromis social est rompu. Tout ça, en quelque sorte, par refus idéologique de faire contribuer à leur juste proportion les revenus du capital.

Si l’injustice fiscale et sociale était efficace, on pourrait encore comprendre qu’elle soit ainsi promue. Mais le problème est précisément qu’elle est économiquement inefficace, surtout dans le contexte déflationniste actuel. Promouvoir l’austérité et le dumping dans une économie en déflation, c’est comme injecter une dose d’alcool à un ivrogne au bord du coma éthylique. L’économie européenne souffre d’une pénurie de demande, suite à la précarisation des classes moyennes. La priorité est donc de la soutenir, pas de la plomber encore davantage. Cela tombe mal pour ceux qui, disposant enfin des marges de manœuvre politiques pour appliquer leur idéologie, rêvent d’une nouvelle ré- volution conservatrice, mais c’est pourtant la réalité.

Au niveau européen, l’aveuglement idéologique est également resté tenace, malgré l’avertissement qu’ont représenté dans plusieurs pays les résultats des élections de juin 2014. Certes, le nouveau président de la Commission, Jean-Claude Juncker, a semblé prendre la mesure du problème en annonçant un plan de relance budgétaire de plus de 300 milliards d’euros. Plan fort bien venu en effet, puisque dans le contexte de trappe déflationniste et de taux d’intérêt quasi nuls, c’est bien d’un plan d’investissement public dans les infrastructures et la transition socio-écologique que l’Europe a besoin. Sauf qu’une fois celui-ci précisé, on constate qu’il s’agit d’un plan de 315 milliards sur trois ans, dont le financement repose sur un montant initial de seulement 21 milliards. En d’autres termes, le plan Juncker, dont le montant total ne suffit déjà pas à financer l’interconnexion des systèmes électriques pour la transition énergétique, repose sur un effet de levier de 1 à 15 : pour chaque euro d’investissement public, la Commission espère en lever 15 autres dans le secteur privé ! Le plan Juncker est donc à son tour victime du « trop peu, trop tard » et il n’est pas certain que l’utilisation par la BCE de son « bazooka » – la planche à billets et le rachat de dettes publiques – suffise à enrayer la dynamique déflationniste de la zone euro.

Pourtant, au niveau européen aussi, les alternatives existent. Les Etats membres ne repoussent-ils pas depuis des années l’introduction d’une taxe sur les transactions financières internationales qui permettraient, selon la Commission, de mobiliser 50 milliards d’euros par an ? Les scandales de l’Offshore Leaks puis du LuxLeaks n’ont-ils pas révélé les mécanismes d’« optimisation fiscale » permettant aux firmes transnationales de soustraire des recettes publiques des centaines de millions chaque année – l’évasion fiscale en Europe étant estimée par la Commission à 1 000 milliards d’euros annuels ? Le projet de directive sur la réglementation des banques et du shadow banking n’est-elle pas bloquée par les Etats membres depuis des années ? L’harmonisation sociale et fiscale européenne n’est-elle pas attendue depuis encore bien plus longtemps ?

Austérité et instabilité sociopolitique

Evidemment, la pulvérisation des classes moyennes engendrée par le cercle vicieux de l’austérité n’a pas été sans conséquence sur la contestation sociale. Comme l’histoire nous l’a enseigné, il existe une corrélation entre austérité et instabilité sociopolitique. Il y a plusieurs moyens pour les citoyens d’exprimer aux décideurs politiques leur mécontentement et leurs aspirations. La première est de les traduire dans les urnes lors des élections, ce dont les citoyens européens ne se sont pas privés : hormis Angela Merkel en Allemagne, aucun chef de gouvernement européen n’a résisté depuis la crise au test des urnes et des partis jusque-là inconnus ont progressivement émergé aux différents endroits du spectre politique, faisant trembler sur leurs bases les systèmes politiques traditionnels. La deuxième option consiste à se mobiliser en tant que travailleurs dans le cadre de la contestation syndicale, marquée en Belgique par un plan d’action en front syndical incluant une manifestation nationale et une grève générale. Enfin, la troisième, moins classique, consiste à se mobiliser au sein d’un mouvement citoyen, où des individus et associations de tous horizons convergent pour informer, débattre, proposer et agir en faveur d’alternatives à l’austérité, présentée à tort comme l’unique horizon commun.

C’est cette troisième voie qu’ont décidé d’emprunter Tout Autre Chose et son équivalent flamand Hart boven Hard. Ceux qui s’évertuent à vouloir restaurer le système sur les mêmes bases que par le passé font fausse route. En tentant de guérir le mal par le mal, ils ne font que préparer la prochaine crise. Les alternatives existent. Il est temps pour les citoyens de le rappeler à leurs gouvernants.

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