Des sioux contre la finance

Jean-François Pollet Jean-François Pollet
28 novembre 2017

Imagine demain le monde - Aux Etats-Unis, les Sioux de Standing Rock se sont opposés à la construction du Dakota Access, un oléoduc qui menace leur communauté dans le Nord-Dakota. En vain. Aujourd’hui, ils dénoncent les pollutions générées par les énergies fossiles et interpellent les banques qui financent leur exploitation.

En mai dernier, Rachel HEaton et Nataanii Means, tous deux membres de la communauté des Sioux, étaient à Bruxelles pour défendre leurs terres, au moment même où Donald Trump assistait à une réunion de l’Otan dans la capitale de l’Europe. Un hasard ? « Non, c’est plutôt de la malchance, puisqu’il est notre président ! », ironise Nataanii Means, 26 ans, artiste hip-hop et cinéaste. Les deux Amérindiens dénoncent le passage non loin de leur territoire d’un gigantesque pipeline susceptible à la moindre fuite de provoquer une catastrophe écologique majeure dont ils seraient les premières victimes.

Le pipeline Dakota Access, long de 1 885 kilomètres, est destiné à évacuer le pétrole de schiste extrait dans les plaines du Dakota vers les grands lacs d’Amérique du Nord. Dans un premier temps, l’ouvrage devait passer non loin de Bismarck, la capitale du Dakota du Nord, avant que le tracé ne soit modifié pour éviter qu’une grande agglomération ne vive sous la menace d’une pollution majeure. L’oléoduc passe désormais en bordure de la réserve de Standing Rock où vivent Nataanii Means et la famille de Rachel Heaton.

« Les concepteurs de l’oléoduc nous ont sacrifiés, s’insurge le jeune artiste. Nous buvons l’eau du Missouri, nous nous en servons pour arroser nos cultures, à la moindre fuite cette eau sera inutilisable. »
En avril 2016, les Sioux de Standing Rock ont installé un campement à Oceti, non loin de leur réserve, en travers du tracé du pipeline, pour en stopper la construction. Aménagé à la va-vite sous l’impulsion de la colère, le campement reçoit très rapidement le soutien du Conseil des tribus, l’organe qui fédère 200 communautés amérindiennes des USA. Des émissaires issus de toutes les communautés viennent alors renforcer les rangs des protestataires. Oceti devient une « zone à défendre » qui reçoit le soutien inattendu de quelques stars d’Hollywood comme Léonardo Di Caprio et d’hommes politiques tels que Bernie Sanders. Et des militants écologistes commencent à affluer du monde entier.

  (Crédit : CC Tony Webster 2016)

« Au début, nous avions juste deux tipis et quelques tentes, se souvient Nataanii Means. Puis les gens ont commencé à arriver après avoir entendu parler de notre combat sur les réseaux sociaux. Nous avons installé des cantines, de nouvelles tentes. Le soir, nous organisions des cérémonies, on chantait, ce furent des moments très intenses. » Au plus fort de la mobilisation, Oceti a accueilli 10 000 personnes.

Montée des tensions

A mesure que le camp se remplissait, les relations avec la police devenaient de plus en plus tendues. A la fin de l’été 2016, le face à face tourne à l’affrontement. « En septembre, on a vu arriver des gardes recrutés dans des sociétés privées, ils avaient des chiens qui agressaient les personnes isolées. »
Le 22 novembre, c’est le coup de force. Les policiers lancent un véritable assaut sur le camp, appuyé par des canons à eau et des tirs de divers projectiles.
« Nous avons été gazés, puis matraqués, reprend le militant. J’ai été touché par une balle en caoutchouc qui m’a cassé un doigt. Des dizaines de personnes ont été blessées, ce fut un déchaînement de violence inouï. » Impressionné par la détermination des Sioux, Barak Obama, qui vit ses dernières semaines à la Maison-Blanche, fait stopper les travaux et exige une étude d’incidence du pipeline. A Standing Rock, c’est le soulagement. La trêve est cependant de courte durée, car arrive un hiver très rigoureux qui voit souffler un mauvais blizzard et les températures nocturnes chuter à -20 degrés.

Le conseil des tribus recommande aux occupants de quitter le camp pour échapper aux rigueurs de l’hiver. Nataanii Means, lui, préfère rester avec ses frères. « Nous avions peu d’argent, peu de bois, peu de nourriture, notre survie dans le camp captait toute notre énergie. Un soir, un homme a eu une attaque cardiaque. Il est resté deux jours sans soins. » Fin décembre, la police et les gardes de sécurité recommencent à harceler les protestataires. Ceux qui s’éloignent du camp sont arrêtés, passés à tabac, jetés en prison.

  (Crédit : CC Dark Sevier (flickr))

En janvier, à l’investiture du nouveau président Donald Trump, les contestataires d’Oceti vont occuper le pont de Backwater, le seul pont qui les relie à Bismarck, la capitale de l’Etat. Il fallait rouvrir la route qui était jusqu’ici fermée au moyen de blocs de béton installés par les forces de l’ordre. « Les enfants, les malades avaient besoin de soins, nous ne pouvions pas rester isolés plus longtemps. Alors que l’on travaillait sur le pont, on s’est fait tirer dessus et asperger de gaz lacrymogènes. Je souffre, aujourd’hui encore, de difficultés respiratoires suite à cette agression. » La survie au jour le jour, la lutte contre le froid, contre la police, la recherche de nourriture, de médicaments, de bois de chauffage accaparent toute l’attention des derniers occupants d’Oceti. En février, ils ne se rendent pas compte que les travaux de l’oléoduc ont repris sur ordre de Donald Trump. En avril, les travaux sont terminés. Désormais, la mise en service de l’oléoduc est imminente. « Ils ont mangé leur parole. Ce n’est pas la première fois, s’indigne Nataanii Means. Il y a un aspect positif à tout cela, c’est que nos jeunes trouvent un rôle à jouer dans la protection de notre communauté. Nous ne sommes plus de pauvres Indiens, nous avons retrouvé de la force. »

Toute menue, une voix douce mais un ton déterminé, Rachel Heaton, 38 ans, a suivi la résistance des siens depuis Seattle où elle est allée s’installer avec ses deux filles. Mère célibataire, elle a exercé tous les métiers, d’éducatrice dans les communautés à consultante en nutrition, avant de s’installer dans son activité actuelle, monitrice de fitness. « Nous sommes les 1 % des États-Unis, dit-elle en référence au poids démographique des Amérindiens, et au slogan phare du mouvement Occupy Wall Street qui dénonçait en 2011 les dérives de la finance au cri de « Nous sommes les 99 % », soit l’immense majorité des Etats-Uniens qui ne s’est pas enrichi par la corruption et la finance. Nous n’avons pas voix au chapitre dans les médias. Pour nous, il est important de parler de notre lutte contre l’oppression et la spoliation de nos biens qui dure depuis plus de 500 ans.  »

A Seattle, la jeune femme rejoint un groupe de défenseurs de l’environnement qui cherchent de nouveaux moyens de résistance. En épluchant les comptes de la ville, ses amis se rendent compte que le premier partenaire financier de Seattle, la ville principale de l’Etat de Washington, est la Wells Fargo, la quatrième banque des États-Unis.

La finance ne prête aucune attention aux violations des droits de l’homme, aux dégradations de l’environnement ni aux violations des traités

« La banque est également le premier bailleur de fonds du pipeline qui empoisonne la vie des miens, reprend-elle. En février, avec un groupe d’organisations, nous sommes parvenus à convaincre la ville de rompre son partenariat avec la Wells Fargo qui portait sur un montant de 3 milliards de dollars. »

Pour Rachel et ses amis, c’est le déclic : s’ils veulent faire reculer l’exploitation des énergies fossiles, il faut frapper ses promoteurs au portefeuille. « Comme Amérindienne, je trouve dans ce combat un moyen de rejoindre les revendications locales des citoyens de Seattle et des autres grandes villes, avec le combat de Standing Rock. Notre victoire au conseil municipal a créé un effet d’entraînement auprès d’autres villes qui envisagent maintenant de supprimer leurs relations avec des institutions bancaires qui financent l’exploitation d’énergies fossiles. »

Avant d’arriver à Bruxelles pour participer au Peace Rally qui s’oppose à la tenue du sommet de l’Otan, la jeune activiste a rencontré en France plusieurs établissements bancaires. « Nous avons rencontré des actionnaires de la BNP Paribas, de la Société Générale et de Natexis, car ces entreprises contribuent à l’oppression des minorités, à la pollution des eaux et aux injustices environnementales. A chaque fois, nous avons été accueillis par des huées, ces gens savaient que nous venions pour défendre la Terre-Mère contre la finance et la cupidité. Mais nous sommes engagés dans cette lutte depuis si longtemps que nous ne nous attendons pas à être accueillis à bras ouverts.  » Pourtant la militante n’entend pas baisser les bras : « Ces financiers n’ont probablement jamais eu affaire à un Amérindien qui vient leur dire comment se comporter, mais ce ne sera pas la dernière. »

  (Crédit : CC Joe Piette 2017)

A Seattle, Rachel Heaton a accompagné le lancement d’une association baptisée du nom amérindien de Mazaska Talks que l’on pourrait traduire par « parlons d’argent ». « La finance ne prête aucune attention aux violations des droits de l’homme, aux dégradations de l’environnement ni aux violations des traités, c’est pour cela que nous avons décidé de nous en prendre à leur l’argent, c’est le seul rapport de forces que ces compagnies comprennent. »

Le site de l’association reprend les quatre grands pipelines qui traversent l’Amérique du Nord, précise le flux de pétrole qui transite dans chacun et les montants des investissements par les 64 banques qui les financent. « Mazaska Talks est pilotée par des Amérindiens, avec essentiellement des femmes placées aux avant-postes. Les gens doivent réaliser que nous ne nous battons pas seulement pour la défense des droits des Amérindiens, mais pour tous les êtres vivants sur la planète. »

Aujourd’hui rentrés aux États-Unis, Rachel Heaton et Nataanii Means poursuivent chacun à leur manière leur combat pour le droit des Amérindiens et la protection de l’environnement. Cet été, le site de Mazaska Talks précisait le nom des 17 banques finançant le Dakota Access qui menace la communauté de Standing Rock. Parmi elles, figure la BNP Paribas, le géant bancaire français, dont l’un des plus importants actionnaires n’est autre que l’Etat belge qui détient 7,8 % des parts.

« Nous sommes comme des prisonniers de guerre »

Nataanii Means et Rachel Heaton . Nataanii Means, 26 ans, artiste hip-hop et cinéaste, et Rachel Heaton, 38 ans, militante écologique, au centre culturelschaerbeekois, Zinneke, rebaptisé pour leur passage en « Peace Camp ».

« Il y a 562 tribus amérindiennes différentes reconnues aux États-Unis. Je suis moi-même issu de trois nations différentes : les Navajos, les Oglalas et les Omahas. Chaque tribu est confrontée à des difficultés propres. Mais
toutes partagent des problèmes communs : un chômage élevé et des salaires parmi les plus bas du pays pour ceux qui ont la chance de travailler. Nous connaissons également le taux de suicide le plus élevé du pays, des cancers fréquents, des maladies cardiaques, du diabète, du cholestérol à des taux plus élevés que la moyenne. Ces difficultés sont la conséquence directe de notre placement en réserve, comme des prisonniers de guerre.

Quand nos réserves recèlent des ressources naturelles, nos terres nous sont volées. On voit nos territoires se réduire depuis la ruée sur le pétrole de schiste.

Il n’a jamais été facile d’être un Amérindien aux États-Unis et nous avons toujours dû lutter. Lutter contre les discriminations, contre la spoliation de nos terres et pour le respect de notre culture.

A l’intérieur de nos communautés, nous nous battons contre la consommation d’alcool, pour la prévention du suicide et la violence envers les femmes.

Je ne sais pas ce qu’est le confort de rentrer chez soi et de se dire que la vie est douce. Cependant, je ne m’inquiète pas pour moi, mais pour les générations futures, pour mes enfants, les vôtres. Je me demande ce qui arrivera lorsque qu’il n’y aura plus d’eau po- table ni de terres cultivables. Il faut protéger la Terre-Mère, car je sens qu’elle est en train de se lasser de nous et qu’un jour elle pourrait se débarrasser des hommes. »

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